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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 21:59

 

Version audio :

 

Abigahel ne savait pas trop où elle allait. Elle avançait en silence, elle essayait de sentir sous ses pieds nus la douleur de chacun des cailloux qui jonchait le chemin, à chaque pas cela produisait un murmure éraillé et elle écoutait cette complainte et dans son imagination il lui semblait que chacun d’eux sanglotait. Sacha la suivait juste derrière, à quelques longueurs de pas. Lui n’était pas pieds nus et ses chaussures ne produisaient aucun son parce que le caoutchouc de ses semelles épousait chaque pierre et il pouvait écouter le chant qui s’élevait dans l’air devant lui, et il se disait que c’était beau, triste et gravement simple. Tout autour d’eux, le jour commençait à peine à se lever. Le ciel n’était pas encore tout à fait dégagé de ses ombres vaporeuses et le vent s’efforçait vainement de pouffer quelques rafales brusques et vigoureuses pour terminer de les dissiper. L’homme et la femme marchaient depuis le milieu de la nuit. Ils ne se parlaient pas et pourtant se disaient plus qu’ils ne s’étaient jamais dits…

 

 

Elle sentait la respiration de Sacha dans son dos, calme et chaude, et cela lui plaisait et lui faisait peur tout en même temps. Elle ralentissait un peu, et lorsqu’elle sentait qu’il la frôlait presque, elle avait envie de ralentir encore, pour le toucher. Elle sentait son cœur frémir et murmurer de désir et elle prenait alors peur et accélérait pour retrouver une distance qui lui fournirait de l’apaisement. Elle se plaisait à éprouver ses limites depuis un petit moment déjà quand elle remarqua qu’ils avaient quitté le chemin de pierre et son paysage sans horizon. Ils marchaient à présent dans une ruelle pavée. Il n’y avait plus de cailloux mais des milliers de chenilles avançaient avec eux en ondulant. Sacha et Abigahel se laissaient emporter sans résistance par ce courant animal. Des maisons poussaient tout autour d’eux, une à une, comme des fleurs qui éclosent au printemps, de multiples fenêtres écarquillaient leurs grands yeux incolores sur leur passage et leurs façades, avec leurs couleurs pastel, jaune, rose, violette, bleue, proposaient calme et sérénité et cela donnait envie de chanter et Sacha s’écria : Cela donne envie de chanter ! Et à peine eut-il dit cela que des milliers d’oiseaux se mirent à gazouiller sous les toits. Abigahel se sentit joyeuse, elle écoutait les notes frétiller dans l’air, elle avait l’impression que les chenilles qui rampaient sur les pavés froids s’éclataient soudain, cela ne faisait aucun bruit mais à présent des centaines de papillons dansaient tout autour d’elle et elle sentait l’air autour d’elle palpiter et à l’intérieur d’elle-même quelque chose palpitait aussi, c’était autre chose que son cœur ; c’était partout dans ses veines.

  • C’est beau ! S’exclama Abigahel. Une fleur peut-elle éclore d’un ver de terre ? Enchaîna-t-elle sans réfléchir et aussitôt, elle sentit la honte de son audace empourprer ses joues.

Sacha se mit à rire et Abigahel rougit encore plus fort, à présent la confusion ébouillantait tout son visage tandis que des paquets de larmes salées s’amoncelaient dans le berceau de ses prunelles devenues aveugles.

 

Alors Sacha affirma avec douceur :

 

  • Non Abigahel, le ver ne peut jamais devenir fleur. Mais il peut évoluer et se transformer en sphinx.

 

Et en disant cela, il s’était approché de la jeune fille et avait posé sa main sur son épaule. Abigahel ressentit alors une grande envie de pleurer. Comme si toutes les forces qu’elle avait déployées jusqu’à présent pour rire et chanter s’étaient évaporées sous le souffle brûlant de la promesse révélée par Sacha. Elle se sentait vide, épuisée, et cette sensation était pour elle nouvelle et très agréable. Elle pleura beaucoup mais pas trop longtemps, la joue appuyée sur l’épaule de l’homme. Il lui sembla devenir soudain aussi vieux qu’un sage et la tendresse qui s’installa tout autour d’eux était bienfaisante, eupeptique, douce et riche comme du miel. Puis, relevant la tête, Abigahel offrit un sourire nouveau à tout ce qui l’entourait. Elle se sentait prête pour continuer la marche.

 

Quelque chose comme un chuintement rampait à leur rencontre, droit devant eux et plus ils s’enfonçaient à l’intérieur du village, plus le bruissement les enveloppait et Sacha dit :

 

  • Vous entendez ?

 

Et Abigahel répondit :

 

  • J’ai peur !

 

Sacha s’éloigna un peu, mais pas trop, il marchait à présent au-devant d’Abigahel qui se forçait à marcher plus vite. Sinon, il s’éloignerait et elle se retrouverait seule, non ? Elle regarda le dos de l’homme devant elle et elle vit une chose étrange qui pourtant ne produisit en elle aucun étonnement. Il y avait un trou énorme entre les omoplates de Sacha et dans ce grand trou, il y avait un visage, et ce visage était celui d’Abigahel et Abigahel se regardait et elle comprit alors qu’elle n’était pas une petite fille, comme elle le croyait, mais une femme, pas encore vieille mais déjà plus jeune du tout.

 

La ruelle murmurait toujours et ils ne savaient pas ce que c’était mais cela guidait le couple dans leur périple et plus ils avançaient, plus la ruelle s’élargissait et maintenant ils se trouvaient sur une place énorme et ils voyaient à présent clairement ce qui produisait cette rumeur étrange. Un arbre énorme déployait ses grands bras et tentait de barrer le passage au vent, mais le vent, exalté, fonçait sur l’arbre comme un enragé, chiffonnait le feuillage de ses grandes mains, fouillait désespérément entre les branches comme à la recherche d’un secret essentiel à sa survie, puis, à peine essoufflé, il tourbillonnait un moment dans le vide et repartait tête baissée contre le tronc et s’y éclatait en millier de flèches et ces flèches venaient gifler les visages d’Abigahel et de Sacha. Il y avait de la fureur dans cet instant, mais Abigahel ne ressentait plus aucune peur et Sacha semblait heureux, son regard luisait, victorieux. Abigahel poursuivait sa marche, mais elle s’était retournée pour continuer à regarder le spectacle de l’arbre qui se musclait sous les assauts du vent et se nourrissait de tout ce que contenait cet oxygène puissant qui fouettait ses branches. Sacha continuait aussi de marcher, au-devant d’elle, sans se retourner. Il sentait Abigahel qui le suivait en reculant, il se disait en lui-même « c’est dangereux, elle peut tomber » mais il continuait, confiant, car il savait qu’il n’était jamais loin d’elle et les heures s’écoulaient au rythme irrégulier de leurs respirations.

Ils marchaient depuis des pages et des pages et ils arrivaient devant une grande pente quand Abigahel sentit la main de Sacha toute proche de la sienne, qui irradiait une chaleur douce. Une main qui avait caressé tant d’autres mains déjà, et des corps de femmes, et des corps d’hommes, aussi. Une main qui savait quand il fallait serrer et quand il ne fallait pas, une main qui tenait sans prendre, qui désirait sans exiger. Et cette main soudain se glissa dans la sienne. Elle se demanda « est-ce moi qui ai voulu sa main dans la mienne ou est-ce lui qui a mis ma main dans la sienne ? » mais ce n’était pas une vraie question car elle connaissait la réponse et cette réponse lui faisait plaisir et la rassurait. Sacha et la jeune femme se glissèrent le long de la pente sans crainte de perdre l’équilibre et quand ils arrivèrent en bas, ils se trouvaient devant une grande maison grise et sinistre et l’atmosphère très claire jusqu’à présent s’assombrit soudain et l’air devint lourd et quelque chose d’oppressant se mit à étreindre le cœur d’Abigahel, mais elle ne savait pas trouver les mots pour exprimer tout cela. Alors elle s’arrêta et demanda, et c’était presque un cri :

 

  • Pourquoi m’avoir conduite ici. C’est dangereux !

 

Elle était envahie de peur, son âme regorgeait d’angoisses et elle se mit à trembler. Sacha s’approcha d’elle et tout son visage était crispé, mais dans son regard il y avait de l’amour et de la joie. Il dit d’une voix très calme mais très ferme :

 

  • Ici se trouve quelque chose pour toi. Tu dois entrer, et tu dois y aller seule.

 

Il l’avait tutoyé et cette familiarité, étrangement, rassura un peu Abigahel. Tout son être tremblait encore mais elle se rappelait maintenant l’arbre sur la place et elle comprenait que la tempête à l’intérieur d’elle-même pouvait aussi la nourrir et ne pas seulement la secouer. Mais à présent, elle détestait Sacha et le lui dit, et encore une fois, elle hurla :

 

  • Pourquoi ?

 

  • C’était votre choix. Même quand je vous devançais, je ne faisais que vous suivre. Allez-y maintenant, si vous pouvez. Ce sera dur. Je vous attends.

 

La femme est à présent en colère et ainsi en elle maintenant se battent l’impatience, la crainte et la colère et toutes ces émotions dansent la gigue dans son âme et c’est un peu ivre qu’elle longe la grande muraille qui la mène devant l’immense porte en chêne qui marque l’entrée de ce qui ressemble à une prison. Abigahel pousse la porte et entre, et pénètre à l’intérieur d’elle-même.

 

Sacha est heureux pour Abigahel et pour lui-même, mais pour elle, il a tout de même un peu peur.

 

Abigahel avance. Il y a des couloirs qui se croisent, et ses pas crient sur la surface de béton, les sons s’affolent, s’enfuient puis reviennent comme des rats effrayés. C’est un labyrinthe, mais la femme avance et se dirige sans hésitation et quand elle se retrouve dans le cachot où semble dormir un vieux démon, elle n’est pas étonnée mais elle s’écrie « Enfin ! ». Puis elle se met en colère.

 

  • Enfin ! Répète-t-elle. Puis elle ordonne : explique-moi, maintenant.

 

Le démon est un très vieil homme et il ressemble plus à un dément décharné et sénile qu’à un homme. Il rit et son rire n’est pas un rire mais un grincement affreux, comme si l’éclat qui sortait de la gorge était une craie qui n’arrive pas à glisser correctement sur un tableau noir. Abigahel voudrait qu’il s’excuse, qu’il s’explique, qu’il pleure et se tue devant elle mais l’homme la regarde maintenant droit dans les yeux et continue de vagir et ce sont ses yeux maintenant qui crissent sur la peau d’Abigahel comme une craie qui n’arrive pas à glisser correctement sur un tableau noir. Et cela laisse sur la peau d’Abigahel un double de blessures profondes qui écriront des cicatrices qu’elle ne pourra plus jamais effacer. Elle a mal et très mal mais à présent elle sait que le livre ne sera plus vide et que les marques laissées par l’homme-démon sur les pages de sa vie raconteront enfin une histoire qu’elle pourra prolonger, améliorer, qu’elle pourra, à partir des marques qui sont les siennes dessiner une histoire qui sera la sienne. Alors, elle ne ressent plus de haine pour l’homme qui geint, se tord et semble fondre devant elle, mais une grande pitié. Elle dit :

 

  • Que Dieu te pardonne maintenant, car moi, je t’ai pardonné.

 

 

Puis elle sort du cachot et se retrouve dans la rue sans avoir eu à parcourir le dédale de couloir qui l’a mené jusque-là.

 

Sacha est là, patient et inquiet et comme elle s’approche de lui, il ressent une bouffée d’amour et de désir emporter sa raison très loin au fond de lui et quand Abigahel est tout près de lui, il pose sa main sur sa joue. Elle pleure et il ressent un étrange bonheur à la regarder pleurer et il a envie de l’embrasser, alors il approche son visage et comme la femme ne se retire pas et que ses lèvres lui sourient, il l’embrasse doucement en fermant les yeux. Abigahel frémit et ferme les yeux également ; aucun des deux ne souhaite regarder le prince et la princesse se transformer en crapauds sous l’effet de leur baiser. Une feuille précocement roussie par l’automne qui approche se décroche d’un arbre et le baiser dure tout le temps que la feuille met à virevolter dans les airs, joyeuse et légère et sans tristesse car la feuille n’a aucune conscience de la mort qui est en train de l’emporter. Puis une force puissante mais tranquille sépare la bouche de Sacha de celle d’Abigahel et quand ils ouvrent leurs yeux et se regardent à nouveau, ils se trouvent très beaux et heureux.

 

  • Je n’ai pas le droit, souffle Sacha en souriant.

 

  • Je n’ai pas le droit non plus et nous ne le ferons jamais pour de vrai, répond Abigahel et c’est plus qu’un sourire qui s’épanouit sur ses lèvres ; c’est un véritable éclat et son visage est tout lumineux, comme lorsque le soleil perce la couche des nuages après un orage terrible.

 

Sacha est heureux aussi et il laisse son rire ondoyer tandis qu’il avance d’un pas assuré sur le chemin. Il sait où il va et y va gaiement. Il ne sait pas ce qui s’est passé derrière les murs de l’inquiétante bâtisse qui est maintenant derrière eux. Il aimerait bien savoir ce qu’a fait Abigahel durant tout ce temps où elle n’était pas avec lui, et si elle a rencontré quelqu’un et qui cela peut-il bien être. Mais il ne pose pas de question même si le dard de la curiosité le pique, quelque part où il ne sait pas très bien et quelque chose le démange, à l’intérieur, mais il se tait et se contente de continuer d’avancer, parce que l’absence de réponse aux questions qui ne nous concernent pas ne doit jamais nous empêcher d’avancer. Alors Sacha avance, serein et heureux et avec dans son cœur la foi en toute chose et en Abigahel en particulier. Et cette foi s’exhale de tous les pores de sa peau, l’étreint tout entier comme de la vapeur chaude et camphrée, baise ses joues, ses cheveux, ses mains, danse tout autour de lui et il est si beau soudain, se dit Abigahel, mais elle ne le suit pas, pourtant. Elle reste immobile. Son cœur qui est soudain tout fait de plomb ne bat plus et pèse cent fois le poids monde dans sa poitrine. Elle le regarde s’éloigner, ou peut-être est-ce elle qui s’éloigne ? Elle le laisse s’éloigner, elle ne veut pas, mais elle doit. Parce qu’il y a des êtres que l’on est obligé de quitter même si l’on ne peut pas s’en passer.

 

 

Abigahel écoute un moment avec douleur le bruit effroyable du temps qui se déchire et tout dans son être souffre. Elle lève les yeux et regarde le ciel. Un seul nuage, qui semble perdu, marche sans but dans le ciel qui n’est plus bleu mais pas encore noir. Sacha est loin déjà et déjà, il a tout oublié.

 

 

 

08.12.2014/©Judith Beuret 

 

 

 


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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 22:26

Coeur en famme-copie-1

Pour écouter la version audio:

 

 

Des papillons dans les veines - (1ère partie)


Octobre rouille les hêtres et réveille le chagrin qui m’envahit chaque année à cette même époque. Et comme chaque année,  ces vers de Lamartine, qui conviennent bien à l’instant, enténèbrent encore d’avantage mon âme tourmentée : 

 

Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature

Convient à la douleur et plaît à mes regards !

 

Je m’appuie au mur de ma solitude, contre lequel des pensées lourdes lancent de cruels assauts. Debout dernière la fenêtre je contemple le crépuscule qui saigne l’horizon et teinte de pourpre les nuages boursouflés. Il n’y a plus aucun souffle pour chatouiller les arbres. Les oiseaux se sont tus. Ils voltigent avec nervosité, écrivant de leurs plumes une dense poésie dans l’air lourd. Un halo de musique s’évapore des haut-parleurs, les notes de coton s’enroulent, se blottissent au creux de mon âme mélancolique comme des chatons doux et fébriles.


Dans trois semaines, je fêterai mes cinquante ans. Le bilan de ma vie est consternant. Cela fait trente ans que je suis amoureux de la même femme et cela pourrait être louable, voir héroïque par les temps qui courent, s’il s’agissait de mon épouse... Mais Solange, que j’aime depuis l’âge de vingt ans, n’est pas mon épouse. Elle n’est pas même ma compagne et je suis tout à fait seul, célibataire endurci par l’accablement et le dépit. Car Solange, la seule femme dont mon cœur se soit épris, aime elle aussi les femmes. J’eu beau me laisser pousser les cheveux, m’épiler le torse et déployer sans retenue toute la féminité contenue dans les craquelures de ma virilité, je ne parvins jamais à enrichir de désirs la tendresse et l’affection qu’elle me portait. Alors, à défaut d’entretenir avec elle une relation amoureuse, je me contente à présent de son amitié. Une amitié qui dure et m’est plus que précieuse ; elle m’est essentielle. Solange, sa prestance, que l’âge a épargnée, son caractère calme et jovial, son incroyable perspicacité. Bénédicte aussi avait ces surprenantes qualités.

Bénédicte...

 

J’avais dix-neuf ans lorsqu’elle est morte. Ma petite sœur a choisi un soir d’octobre pour s’en aller


pour s’évaporer entre les feuilles mordorées

alors qu’une main sidérale            déversait sur la corde de l’horizon

un chaudron de lave orange et flavescente

et teintait d’ambre

l’édredon de nuages

 

 

 

Il est quinze heures, peut-être seize, Bénédicte farfouille dans le porte-crayons et choisi son stylo noir. Elle prend un paquet de feuilles blanches dans le bac de l’imprimante et trace sur l’une d’elle, à la règle, une série de lignes. Car Bénédicte veut que tout soit parfait pour les mots définitifs qu’elle s’apprête à déposer sur le papier blême. Elle s’assoit à son bureau, sous lequel on retrouvera ses pantoufles, plus tard. Et elle commence à écrire. Une lettre à maman, pour lui demander pardon pour tout le chagrin que lui causera son acte. Pour lui dire qu’elle n’y est pour rien, pour lui dire qu’elle  l’aime fort mais que la vie l’écorche l’étouffe la bouffe et qu’elle n’en peut plus. Elle plie la lettre sur elle-même et dessine sur son dos une fleur, cinq pétales cabossés accrochés à une tige tordue ; sa main tremblait. Peut-être pleurait-elle ?

 

Bénédicte prend ensuite une seconde feuille. Elle écrit « ma louloutte » et des souvenirs d’amitiés entremêlés aux mots de désespoir et Laura, sa meilleure amie, rira et pleurera tout en même temps en lisant ce billet que lui remettra ma mère, deux jours plus tard.

 

Puis enfin, ma petite sœur bûche sur les mots qu’elle veut me laisser, elle écrit elle écrit et se sont trois pages, remplies d’une écriture tantôt droite et large, tantôt vacillante, étranglée, que je retrouverai, glissées dans mes affaires. Elle écrit sa peur sa douleur son désordre, la Vie qu’elle glorifie mais sa vie dont elle n’attend plus rien. Elle écrit

 

Mes larmes ont brûlé tant de fois

mon visage. Ma peau buvard             invariablement

les épongent

et elles recoulent dans mon ventre

torrent acide et la douleur

se sustente à elle-même

dans un mouvement perpétuel

épuisant

 

Il faut que je m’en dégage.

 

Elle écrit qu’elle m’aime et que « désormais le ciel tout entier sera à jamais imbiber de la tendresse de cet amour ». Et elle signe : ta p’tite sœur...

 

Puis elle est va dans la salle de bain. Elle se maquille, passe sa plus jolie robe.  Elle crie d’une voix neutre à maman qui s’affaire, à l’étage « maman, je prend une douche » puis s’enferme à clef. Quand a-t-elle a baissé le store ? Peut-être craignait-elle que les étoiles naissantes ne lui insufflent la force d’exister? Elle délaye six sachets d’aspirine 250 dans le verre à dent, qu’elle boit, d’une traite certainement, avant d’abandonner le verre dans le lavabo. Elle entre toute chiquement vêtue dans la douche qu’elle allume, le plus chaud possible. Elle s’assoit au fond du bac, cale sont dos contre le mur en prenant soin de garder tout son corps sous le jet brûlant. Puis elle se tranche les veines. Bénédicte taille net dans ses poignets, dans sa gorge.  « Plus mal, plus mal du tout ni au corps ni au cœur » pense-t-elle peut-être encore puis elle s’envole en dansant dans la vapeur de l’eau.

 

Il n’y avait presque pas de sang, l’eau a pris le long long long serpent pourpre par la main et ils se sont enfuis ensemble par le siphon. Sur le visage de Bénédicte, un sourire. Elle est partie, doucement, calmement, avec une détermination effrayante. Où es-tu maintenant mon Ange ? Ton corps s'est fondu dans cette terre qui t'as nourrie mais, ton esprit ? Ce souffle qui a circulé entre toi et le monde durant ta vie, l'Univers s'en est-il imbibé ?

 

Aurais-je pu te retenir, si j’avais su comprendre ? Cette pensée me harcèle.

 

J’étais chez le père. Maman ne m’a appelé que le lendemain. Ce qu’elle a fait entre le moment où elle a découvert ma sœur et son coup de téléphone, personne ne le saura jamais. Maman a dû sombrer dans un de ces abîmes que les chocs trop violents ouvrent dans l’esprit. Peut-être a-t-elle passé la nuit blottie auprès du corps de sa fille, les deux mains agrippées à ses doigts vides, blancs et froids ? La porte défoncée témoignait de la violence que maman avait déployée pour pénétrer dans la salle de bain. Elle m’a appelé le lendemain, elle m’a dit d’une voix mécanique, très froide « Pierre, Bénédicte s’est suicidée ». Ses paroles ont déchiré mon cœur avec une violence inouïe. Ma mère a continué de parler mais je n’entendais plus rien. J'avais fermé mon esprit. Elle m’expliquait les circonstances de sa mort mais les mots s'écrasaient contre la porte de ma conscience. C’est seulement quelques heures plus tard, qu’ils percèrent la gangue de mon esprit pétrifié. Le râle sauvage que je lâchai alors balafre encore les ténèbres de mes nuits d’insomnie. C’est comme si j’avais vécu deux fois la mort de ma petite sœur. Maman m’a regardé souffrir, sans rien pouvoir me donner de plus que son regard distant. Enfermée dans sa propre peine, elle arrivait tout juste à faire face.


Papa, lui, corrodé par la culpabilité, s’est contenté d’insulter tout le monde. De mettre la faute sur maman, responsable de leur divorce et qui avait traumatisé Bénédicte. D’en vouloir au psychiatre, qui n’avait pas su prévenir l’acte de sa patiente. De me rendre coupable d’avoir négligé ma sœur, de l’avoir repoussée, d’avoir préféré la fête et mes sorties entre amis, de l’avoir laissée seule avec ses chagrins et sa mélancolie. Je lui ai donné raison sur ce dernier point. Et aujourd’hui encore, je n’arrive pas à me le pardonner.


Un orage éclate

et je ne sais plus si c’est dans ma tête

 

Tout se déchire

 

La pluie

où se mêlent des grêlons

transforme la fenêtre en crécelle

et le vent

brosse la feuillelure hirsute des arbres devant la maison

 

L’orage dehors

 

Aussi

 

 

 

L’exhalaison de poussière humide qui drogue mon âme, le bruit du feuillage que le vent chiffonne, la semi-obscurité ou tout alors se dessine en clair-obscur… Le présent se conjugue au passé, à ces souvenirs qui, chaque année toujours plus brusquement, reviennent me tourmenter.   

 

 

...

 

 

 

 Texte ©Judith Beuret

 Musique : www.discmuseum.com - String Quintet in E-Flat Major, G325 Op031-01: III. Adagio Assai - Allegro Giusto L'Uccelleriera par le Quintetto Boccherini


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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 19:23

Paul avait trois ans lorsque son père disparut mystérieusement, un soir de septembre.

 

Ce soir-là, sitôt après un étrange coup de fil, sa mère vint le trouver dans sa chambre à coucher. Elle s’allongea dans le petit nid douillet et serra son enfant contre son sein, le couvrant de doux baisers. Paul, un peu surpris, n’osa bouger de peur que la caresse de cette étreinte ne s’évapore dans l’éther nuitée de sa petite chambre.

 

Mais dès lors le visage de sa mère, habituellement si joyeux et souriant, se referma à jamais, tel un coffre-fort dont on a égaré la clé dans un recoin des abîmes de l’âme.

 

Sa mère ne lui expliqua jamais la disparition de son père. Paul n’osa poser les questions qui le tourmentaient et elles se transformèrent, aux tréfonds de son être, en poignards lui lacérant le cœur et les tripes.

 

Il se mit à haïr cette femme qui avait, par son silence, chassé ce père tant aimé. Pour Paul commença alors un long et pénible chemin jusqu’aux portes de l’Enfer…

 

A dix ans, il porta sa colère sur des chats. Uniquement les chats roux, comme la chevelure de sa mère, rivière flamboyante jaillissant des sommets de son crâne pour dégouliner ses braises sur des épaules menues.  Durant des heures, après l’école, il errait dans les rues en quête d’un chat roux. Il amadouait alors l’animal, avant de l’emporter dans la forêt où il avait établi son antre, dans le creux d’un rocher, un peu en contrebas du sentier.

 

A l’aide du couteau de cuisine dérobé à sa mère, il entreprenait alors l’éventration de la bête, comme pour tenter d’y dénicher, en ses entrailles, l’ulcère qui rongeait les siennes. Après avoir lacéré la bête, il entreprenait de décoller soigneusement du crâne la chevelure d’Or du félin, puis accrochait ce scalp, dégoulinant de sève pourpre, à la suite de ceux, déjà séchés, des précédentes victimes de son génocide.

 

Il cachait sa folie derrière un visage paisible et un caractère facile si bien que, ni ses professeurs, ni sa mère, ne devinèrent l'ampleur de la dévastation qui s’étendait en lui, chaque jour un peu plus. Lorsque la douleur se transforme en vengeance, nul ne peut imaginer l’étendue des ravages qu’elle crée… Lui se droguait aux massacres de ces boules de poils couleur fauve, le sang lui enivrant l’esprit. Le liquide suave et chaud apaisait chez lui la brûlure que la glace de l’absence avait infligée.

 

A l’aube de ses vingt ans, il se donna une nouvelle mission ; il était temps à présent d’élever la mise en scène de son théâtre... Il se mit en quête d’une de ces femmes aux cheveux de flamme qui embrasaient tant sa douleur et sa hargne. C’est à la caisse du super-marché de son quartier qu’il la découvrit. Cette jeune femme au teint d’albâtre et à la crinière de feu le provoquait de son sourire à chacun de ses passages. Dès qu’il sentait ses grands yeux verts émeraude se poser sur lui, un mélange de haine et de désir violent lui déchirait les entrailles. Il sentait monter en lui un mélange de désir intense et de colère innommable, un vent brûlant qui dévastait d’un souffle son paysage intérieur, tel une lampée de napalm sur une forêt rendue aride par une longue sécheresse.  

 

La nuit, il dormait mal, hanté par un cauchemar, toujours le même : la vision d’une mer verte où il se noyait, alors qu’une somptueuse sirène à la longue chevelure rousse émergeait de l’eau dans un jaillissement de perles lumi-nescentes. Étendue sur la nacre d’un coquillage géant, elle lui souriait, découvrant, entre le pourpre de ses lèvres, une lignée de perles blanches comme l’alabastrite. Elle se mettait alors à chanter, un chant de cristal, pur et triste à en emprisonner chaque bat-tement de coeur, et alors, petit être impuissant se noyant dans les flots, il assistait à la soudaine éventration de l’ensorcelante créature. Le doux visage se crispait de souffrance et les couleurs du tableau dégoulinaient, ne laissant devant les yeux de son âme de rêveur qu’une toile inerte, aux tons déchirés. Il se réveillait en nage, le cœur battant et l’esprit envahi par une paradoxale avidité écoeurante de sang.

 

Un matin, il prit son courage et engagea la conversation avec la rousse caissière, lançant en préambule quelques banalités.

 

-  Sale temps aujourd’hui. J’ai oublié mon parapluie, j’espère qu’il ne pleuvra pas sur le chemin du retour. Tiens, vous ne vendriez pas des parapluies, par hasard ?

 

-  Non, malheureusement. J’espère que vous aurez de la chance et que le ciel ne vous tombera pas sur la tête ! lui répondit-elle en riant. Elle enchaîna d’un ton plus sérieux : Je pourrais vous proposer le mien, si vous me promettez de me le rapporter pour dix-huit heures.

 

-  Oh, heu… et bien ma fois… répondit-il en hésitant, agréablement surpris par la tournure des événements. Oui, pourquoi pas, puisque vous me le proposez si gentiment.

 

Et c’est ainsi, grâce à la pluie, que le premier lien se tissa entre eux. Il revint à dix-huit heures tapantes lui rapporter son parapluie et en profita pour l’inviter à boire un verre.

 

Le courant passa très vite entre eux, et ils multiplièrent leurs rencontres. Un soir de septembre, il l’invita chez lui, sans trop savoir ce qu’il allait faire ensuite. Cette créature l’égarait, il avait beau tenter de piétiner les émotions qu’elle faisait naître en lui, les roses de l’amour se redressaient aussitôt, distillant leur parfum enivrant, douce brise venant attiser son désir.

 

Leurs âmes en parfaite symbiose, ils firent l’amour durant des heures, sous les rais de lune qui dansaient à travers les persiennes. La musique de leur souffle berçait leurs ébats. Mais il sentit soudain monter en lui une épouvantable bouffée de férocité. Alors qu’il luttait contre le violent désir d’éventrer la douce créature qui l’enlaçait, celle-ci, croyant à un regain de fougue de la part de son amant, redoubla de douceur, se faisant ainsi, à grand coup de tendresse, l’assassine des pulsions destructrices qui ravageaient Paul.

 

Il jouit soudain, dans un cri où se mêlaient plaisir et soulagement ; et les larmes, si longtemps retenues prison-nières dans l’antre de son cœur, roulèrent sur ses joues enflammées par le récent plaisir. Il pleura longtemps, enlacé dans les bras de la douce créature qui, bien que surprise, ne posa aucune  question, le laissant déverser contre son coeur les  flots de ses souffrances, lui caressant les cheveux  avec une douce compassion. Puis ils s’endormirent tous deux, emportés par l’épuisement.

 

 

Son lendemain fut pour Paul, un jour nouveau…

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23 février 2010 2 23 /02 /février /2010 13:45

L’année « Sérénité »

 

Gibran est mon collègue de travail depuis trois ans. Heureusement qu’une bonne entente règne entre nous car nous ne sommes que deux employés dans les bureaux de ce petit office de tourisme régional… Notre cheffe, Dora, une femme énergique et efficace, a su mettre en place un cadre harmonieux. Même si des états d’âme personnels agitent parfois nos comportements, aucun réel conflit ne vient ternir l'équilibre qu’elle maintient grâce à une écoute permanente et un encouragement constant au dialogue.

 

Ainsi, même quand Gibran a traversé cette terrible période de dépression, il y a deux ans, notre trio a su garder sa cohésion et son unité. Tout en restant concentrés sur notre travail, nous avons su rester à l’écoute de notre collègue et ami. Il était alors plongé dans une profonde affliction après le décès de sa jeune épouse, victime d’un cancer foudroyant qui lui faucha la vie en quelques mois. Notre collègue mit tout d’abord sa douleur en sommeil pour s’occuper de leur fils Tim, mobilisant toutes ses forces pour apporter à son enfant à la fois la solidité et la sécurité d’un père et la constance et l’attention permanente d’une mère.

                                                                                                                         

Mais à trop s’appuyer sur ses capacités de dédoublement, Gibran avait fini un jour par « casser ». Tim fut alors placé d’urgence en établissement médico-pédagogique et son père, épuisé et traumatisé, mit une semaine avant de pouvoir refaire le moindre geste ; à l’image de son esprit, son corps s’était soudain complètement paralysé sous le choc de l’effondrement qui s’était produit en lui.

 

Quand, quelques jours plus tard, nous avons pu aller lui rendre visite avec Dora,  nous nous sommes trouvées en face d’un Gibran émacié et terne. Ses grands yeux noirs, habituellement si vivants et lumineux, avaient perdu tout éclat. Il avait laissé ses belles boucles couleur geai se transformer en une broussaille désordonnée et sale. Rondelet et large d’épaules, il avait l’allure un peu pesante et maladroite et n’avait jamais été ce que l’on appelle un « beau garçon », mais l’air jovial et débonnaire qu’il arborait l’avait toujours rendu attirant. Mais à présent il était pitoyable, les épaules pesantes, les bras flasques dégoulinant le long d’un corps sans énergie. Ayant négligé de se raser depuis plusieurs jours, il ressemblait à un Robinson Crusoé dénudé d’espoir, errant sur une planète tarie et sans soleil.

 

Plus tard, le regard étincelant de vie de son fils lui ayant redonné le feu au cœur, il se remit sur pied. Depuis son hospitalisation, il consultait un psychologue, type étrange, qui vint une fois au bureau demander quelque information culturelle. Je me demandais ce qu’un petit bonhomme comme celui-là, si simple, à l’allure délicate et un tantinet altière, pouvait bien apporter comme force et soutien à mon ami, si lourdement affligé. Peut-être le secret était-il caché dans ce regard profond et ce calme fabuleux qui l’auréolait ?

 

En tous les cas, Gibran reprit goût à la vie en quelques mois. Je continuais néanmoins à me faire du souci pour lui, constatant qu’il s’éparpillait dans des activités un peu trop ésotériques à mon goût. Il avait commencé des cours de yoga, de relaxation, parlait d’autohypnose, d’ondes Alpha, « d’état de conscience modifiée ». Je craignais qu’encore affaibli émotionnellement, il ne se laissât entraîner dans quelque secte malfaisante.

 

Mais je devais admettre que Gibran s’éclairait de jour en jour. Depuis quelques semaines, il se dégageait de son être une douceur et un calme que je ne lui avais jamais connus. Un sourire permanent éclairait son visage et ses traits ouverts et détendus le rajeunissaient de dix ans. Il dégageait une constante joie de vivre communicative et je commençai à soupçonner que ces merveilleux changements soient l’œuvre de l’Amour… Mais, lorsque je le questionnais sur l’identité de la jeune fille qui était à l’origine de ce miracle, il niait en riant …

 

Ce matin, alors que je repense à tout cela en contemplant mon collègue, je me rends compte combien sa présence me fait du bien. Et je me surprends alors à me demander si ce que je crois être un rai de soleil flavescent perçant à l’instant la vitrine et venant majestueusement cuivrer son visage,  n’est pas plutôt la radiation de son âme partageant au firmament son éclat…

 

Je me sens soudain envahie d’une impression étrange, puissante, merveilleuse et effrayante à la fois. Effrayante car si puissamment merveilleuse que l’intellect se voit alors incapable d’expliquer, de contrôler, de rationaliser. Comme un vertige…

 

J’éprouve une sensation de bien-être grandissant, chaleureusement aspirée par la lumière qui embaume mon ami. Mon cœur s’affole en ma poitrine et mon esprit lutte pour « garder les pieds sur terre », si je puis le dire ainsi… Mais mes résistances tombent une à une, mon âme consume doucement le voile du rationnel qui m’embrouille et je me laisse à l’Or subtilement glisser dans cette faille du temps...

 

Je ne sais depuis combien de temps je reste ainsi, envoûtée par l’aura prodigieuse de Gibran. Le charme s'adoucit peu à peu et le temps reprend son essence. Mes sens réintègrent ma conscience et je vois mon ami, qui s’est à présent tourné vers moi, me sourire affectueusement.

 

-        Gibran… soufflé-je, et, je ne saurais dire pourquoi, je me sens presque étonnée d’entendre le son ma propre voix.

 

-        Je sais… Se contente-t-il de me répondre.

 

Son regard s’en va se perdre, durant quelques secondes dehors, sur le tilleul qui agite ses feuilles sous le souffle doux du printemps. Puis il ajoute : 

 

-        Clara, je voudrais te confier quelque chose…

 

-        Je t’écoute Gibran.

 

J’ai l’esprit encore un peu plongé dans une sorte de flou gaussien. Néanmoins mes idées sont claires et je comprends que ce que mon ami a à me dire est important, et en rapport avec ce qu’il vient de me faire vivre… Malgré ma curiosité et mon impatience je lui demande :

 

-        Ne vaudrait-il pas mieux que nous attendions la fermeture du bureau, Gibran ?

 

Il acquiesce en fermant les yeux, comme pour me signifier avec délicatesse sa contrariété de devoir attendre.

 

-        Nous serons tranquilles après la fermeture, se sent-il obligé d’ajouter.

 

Il reste encore une heure avant la fermeture et l’impatience devrait transformer l’écoulement fluide du temps en une coulure visqueuse et interminable, comme un élastique étiré. Mais ce serait sans compter sur le fait que nous sommes vendredi, jour où la clientèle choisit la dernière heure pour venir s’enquérir des manifestations programmées afin d’organiser son week-end. L’heure de fermeture arrive ainsi plus vite que je n’aurais pensé.  

 

Dora ne passera pas ce soir. Nous décidons donc de boucler la réception et de nous installer dans son bureau pour discuter. Je nous prépare un pot de thé à l’orange. Je le rehausse de quelques zestes confisqués à une des oranges du plat à fruits que nous nous réservons pour nos pauses, ainsi que d’un morceau de cannelle que j’effrite dans l’eau qui commence à frémir. Gibran lave les tasses encore souillées des restes de notre pause de quatre heures. Durant quelques minutes ne résonnent, dans l’espace que nous nous aménageons, que le cliquetis de la vaisselle et le bruissement des épices que je désagrège. Je me sens bien dans ce silence, et j’ai l’impression que Gibran s’y sent à l’aise également.

 

Ma mixture terminée et la vaisselle nettoyée, nous nous installons à la table et commençons à boire notre philtre de détente, toujours enveloppés de cette paix tranquille.

 

-        Je t’écoute, dis-je, en laissant mon regard suivre les volutes de vapeur s’élevant de mon thé.

 

Il boit encore une gorgée et dépose sa tasse d’un geste lent, comme pour laisser le temps à ses idées de se réunir en mots… ou peut-être juste pour décider par quoi commencer.

 

-        Tu sais, depuis quelques mois, comme je te l’ai dit, je pratique le yoga. Cela me fait du bien, enchaîne-t-il, comme s’il devait se justifier ou me convaincre.

 

Il sait, bien sûr, que je suis sceptique face à toutes ces techniques qu’il expérimente depuis quelque temps. Aujourd’hui cependant, il pourrait s’en passer... Je hoche simplement la tête pour le lui signifier et il continue :

 

-        Depuis le retour des beaux jours, j’ai pris l’habitude d’aller deux ou trois fois par semaine sur la colline qui s’élève juste derrière chez moi. J’aime m’enivrer de la fragrance résineuse des sapins mélangée à l’odeur de la terre. J’aime sentir le vent glisser sur mon visage, batailler mes cheveux, chasser mes peines… Je me sens si bien là-haut, en ces lieux discrets et tranquilles, si propices à la méditation.

 

Je l’écoute avec délectation. J’aime son verbe et sa façon presque candide de décrire ses émotions. Je le laisse m’emmener dans son univers d'émoi et de poésie. Je sens que tout cela est un délicieux préambule à quelque chose de plus exquis encore et me contente de lui sourire pour l’encourager à continuer.

 

Dès ce moment, il me livrera son récit comme s’il était en train de le vivre à nouveau et je l’écouterai sans l’interrompre, passionnée et envoûtée.

 

« Je viens de m’immerger dans le silence intérieur de la méditation et je ressens cette précieuse et agréable sensation d’ubiquité. J’ai pris l’habitude de ne plus m’étonner de cette impression de décharnement ; mon esprit se déconnecte de tout réflexe rationnel et je me laisse agréablement flotter dans l’éther de la perception. Mais aujourd’hui une impression nouvelle éclot en mon âme : l’impression de me sentir me "fissionner", je suis des milliards de « grains  », je me sens être chaque quantum composant le monde physique, et je suis aussi l’énergie - si puissante qu’il m’est impossible de la décrire - qui les lie entre eux. Durant la méditation, le mot « temps » ne veut plus rien dire. Quand je décide de recomposer le berceau physique de mon âme, je ne sais combien de temps s’est écoulé. Mais, alors que j’ouvre les yeux, je vois en face de moi un être assis en tailleur. Il a l’apparence humaine, cependant, la morphologie de son visage me semble si étrange.

 

Ses cheveux, coupés ras, découvrent un front large et généreux. Sa peau très claire, presque transparente, laisse apparaître sur les tempes les deltas bleutés de ses veines. De longs cils noirs et brillants, délicatement piqués sur ses paupières, balaient l’air à chaque clignement d’yeux et ornent une paire de joyaux noirs et brillants à la profondeur étourdissante, dansant dans des orbites larges, en forme d’amande. Un petit nez discret et idéalement pointé s’offre en charmante coiffe sur une toute petite bouche aux lèvres quasi inexistantes.

 

Je ne peux m’empêcher de sursauter et la peur s’empare de moi, malgré l’air inoffensif de l’inconnu. Lui ne semble pas surpris le moins du monde. Je lis plutôt une sorte d’amusement sur son étrange visage. Ce qui provoque immédiatement chez moi un agacement en balayant tout le bien-être généré par ma méditation. Mais la peur prend vite le pas sur la contrariété ; autour de moi, la forêt de sapins a disparu et je me retrouve dans une ruelle étrange, bordée de chaque côté par des façades colorées de divers tons pastel et à l’apparence moelleuse et douce… On dirait un alignement de bonbons Chamallow géants.

 

Je dois avoir l’air vraiment effrayé, car l’être en face de moi laisse soudain tomber son sourire amusé pour prendre une attitude attentive et bienveillante.

 

« N’aie aucune crainte, Gibran. Tu es le bienvenu ici.»

 

Il me parle, mais n’ouvre pas la bouche. J’entends sa voix, mais pas par le canal de mes oreilles. Elle résonne simplement à l’intérieur de moi. En fait, je ne l’entends pas ; plus justement, je la ressens. Alors que je m’étonne de ce fait, je me rends compte avec encore plus de stupéfaction que l’être m’a appelé par mon prénom. Je me dis alors que je suis en train de rêver et me sens tout de suite rassuré par cette pensée.

 

L’être poursuit et cette fois-ci, je vois ses lèvres remuer. Sa voix emprunte la voie rassurante de mes oreilles pour atteindre mon cerveau.

 

-        Oui, je connais ton nom, Gibran. Il est inscrit dans ton être. Et de toute façon, je t’attendais.

 

-        Qui êtes-vous ? Où suis-je ? Que m’arrive-t-il ? Pourquoi suis-je ici ? Je suis bien en train de rêver, n’est-ce pas ?

 

J’enchaîne les questions en criant presque, sans lui laisser l’occasion de placer un mot. En vérité, je ne suis pas certain de vouloir entendre les réponses...

 

-        Je m’appelle Palaïda, me répond-il, d’une voix si douce qu’elle m’apaise de façon presque magique. Je suis un membre du village de Soit, dans lequel tu t’es échoué. Tu ne rêves pas, Gibran. Tu as voulu venir ici, ton âme t’a guidé jusqu’à nous. Tu es ici parce que tu l’as décidé.

 

Alors que ses réponses me font écarquiller les yeux, il enchaîne sans me laisser le temps de contester. Il m’explique que l’univers physique n’est qu’une partie concentrée de la Vie, que le temps est une mesure que l’âme a conçue pour accompagner l’esprit et l’aider à comprendre et se définir, sans cette dimension matérielle. Il me décrit comment, lorsque l’on se place en état de méditation, l’âme s’approche de son Essence et redevient Energie et Connaissance. Il attendait ma venue, car, m’explique-t-il, je lui en ai moi-même laissé le message.

 

Je ne comprends rien à ce qu’il m’explique. Je me sens épuisé et voudrais juste dormir un peu. Mais alors qu’il y a quelques minutes encore, je souhaitais de tout cœur me réveiller au milieu de ma familière et rassurante forêt, j’espère à présent pouvoir me réveiller ici, en compagnie de Palaïda, pour l’écouter encore me parler de ce qui m’arrive.

 

Je sens que Palaïda est un peu déçu de ma réaction et qu’il voudrait continuer à me parler. Mais il comprend ma fatigue et se lève, en me tendant la main pour m’aider à me lever à mon tour.

 

C’est agréable, cette façon que nous avons de communiquer sans parole, cette manière de nous comprendre sans rien dire. Si plaisante, que je m’y suis déjà habitué…

 

Nous cheminons en silence jusqu’à un croisement, qui débouche sur ce qui semble bien être la « rue principale » s’ouvrant sur le centre du village. Il n’y a pas foule dans les rues, mais nous croisons quelques personnes, la plupart accompagnées de leur progéniture.

 

-        C’est une heure propice à la méditation et beaucoup de soyens se sont isolés pour se Réunir, m’explique Palaïda, alors que je m’étonne de voir cette grande avenue si déserte.

 

Nous croisons un groupe de personnes qui palabrent tranquillement sous la frondaison d’un majestueux feuillu. Elles nous accueillent d’un geste amical et me sourient de toute la largesse que leur permet leur si fine et petite bouche. Il me semble qu’eux aussi s’attendaient à ma venue et ils semblent heureux et réjouis de ma présence. Soudain, deux enfants qui jouaient un peu plus loin dans un petit espace de gravier se mettent à hurler ;

 

-        Tu l’as fait exprès ! Je te déteste !

 

-        C’est pas vrai ! T’es qu’un menteur !

 

-        Non je suis pas un menteur ! T’as cassé mon jouet et tu l’as fait exprès ! hurle de plus belle le bambin hors de lui, les yeux remplis de haine.

L’autre se sauve en pleurant et vient se réfugier dans les jambes d’un homme de notre troupe. Celui-ci le prend dans ses bras et le laisse pleurer sans rien dire, se contentant de caresser ses cheveux hirsutes. Le petit coléreux s’approche à son tour, toujours aussi haineux, et se plante devant une des trois jeunes femmes du groupe.

-        Il m’a cassé mon cadeau, je le déteste ! Je le déteste ! Je vais le tuer affirme-t-il hargneusement alors qu’un sanglot commence à le secouer.

 

La jeune femme se baisse et, avec tendresse, l’enlace dans ses bras, silencieusement. Les autres adultes ne semblent pas vraiment s’intéresser à la scène et continuent leurs conciliabules avec bonhomie.  

 

Je suis stupéfait par ce spectacle ; les adultes, si sereins et posés, offrant une scène de parfaite intelligence, semblent ne porter aucune importance particulière aux chamailleries des deux enfants. Les parents, silencieux, se contentent de bercer avec douceur leur progéniture, tout en gardant sur leur visage cette paisible tranquillité, alors que les deux enfants, encore secoués de rage et de sanglots, semblent mettre du temps à se calmer. Le contraste entre la colère des mômes et la sagesse des adultes est si frappante que j’en reste abasourdi.

 

Palaïda me tire par la manche et nous nous éloignons, en faisant un signe de la main au groupe en guise d’au-revoir.

 

-        C’est incroyable ! Ils ont tous, sans exception, gardé sur leur visage cette douceur et cette tranquillité si apaisante, malgré l’esclandre des bambins ! dis-je à mon guide. Cette violence chez ces enfants, ces menaces… sans réaction particulière des adultes.

 

-        A quoi d’autre t’attendais-tu ? me questionne-t-il surpris.

 

-        Je ne sais pas… qu’un adulte sermonne l’enfant pour ses menaces, par exemple. Ou plus simplement… que vos enfants soient aussi calmes et sages que leurs aînés…

 

-        Mais, ce sont des enfants !, me répond Palaïda avec étonnement. Nous apprenons le sens des choses en nous confrontant à la réalité de ce monde physique. Comment pourrait-on comprendre le bien sans avoir été confronté au mal ? La douceur n’est que l’autre pôle de la colère. Comment éprouver la douceur, si l’on n’a jamais connu la colère ? Comment éprouver l’amour, si l’on n’a jamais ressenti la haine ? Comment peut-on reconnaître la paix, si l’on n’a jamais vécu le tourment ?  Les deux choses sont Une, et l’enfance est le stade du développement humain où l’on apprend à différencier le pôle positif et le pôle négatif des sentiments. Comment un individu peut-il être gentil, si la méchanceté n’existe pas ?

 

Je ne sais que répondre à cette explication. Cela me semble si logique et pourtant tellement en désaccord avec la morale que je connais…

 

-        De quelle époque viens-tu exactement ? me questionne Palaïda, me sortant de mes réflexions

 

-        Je… nous sommes… enfin… au moment où je suis parti, on était en mars 2010.

 

-        Tu y es toujours, me répond-il pensivement. Oui, je comprends mieux maintenant combien tout cela doit de paraître étrange. Tu viens d’avant la Grande Mutation. Nous n’avons pas eu beaucoup de voyageurs d’avant Elle, tu es même le premier, je crois…

 

-        Je viens d’avant quoi ?

 

-        2010 dis-tu…continue-t-il tout en ignorant la question, que j’ai pourtant presque hurlée. D’après nos connaissances des siècles passés, vous parlez beaucoup de la fin du monde, prévue pour une date bien précise que vous avez calculée…. Je ne sais plus quand… en 2012, je crois. C’est cela ? Nous n’avons plus grand-chose de cette époque…

 

-        Ah, oui… répondis-je en soupirant…  à mon époque on fait choux gras de tout ce qu’on peut. Au moins j’ai la preuve maintenant que ces prévisions apocalyptiques ne sont que bêtises…

 

-        Non, non ! Rassure-toi, l’Apocalypse a bien eu lieu ! 

 

Je ne suis pas certain d’avoir bien compris ce qu’il vient de me dire… En tous les cas, contrairement à ce qu’il insinue, je ne me sens pas rassuré du tout…

 

-        Viens, me dit-il, en me faisant un signe de la main. Je pensais que tu venais du temps d’après le Cataclysme… Je crois qu’il va falloir que je t’explique un peu les choses…

 

Il m’entraîne à travers les ruelles de Soit jusqu’à une petite bâtisse couleur lilas. Il m’invite à m’asseoir sur une espèce de canapé de bois tressé, adossé au mur. Je me laisse choir avec reconnaissance sur le siège. Le soleil sourit de tous ses rais et une brise légère vient apaiser la brûlure de leur réverbération contre la façade. L’air sent la poussière, et je me rends compte alors que je n’ai encore vu aucun véhicule dans les rues.

 

-        Tous les véhicules restent parqués à l’extérieur des villages, m’explique mon ami, qui a évidemment « senti » mon questionnement.

 

Je ferme les  yeux en respirant profondément, et laisse l’indicible de l’instant me pénétrer.

 

-        Tu viens de l’ère des Poissons. De la fin de l’ère des Poissons, plus exactement. En ce que vous avez défini comme l’an 2010, cette période est toute prête de se terminer pour laisser place à l’ère du Verseau. Il faut que tu comprennes que ces périodes, au nombre de douze, les « signes du zodiaque », sont en fait les subdivisions de l’année galactique.

 

-        L’année galactique ? Je n’ai jamais entendu parler de cela…

 

-        Cela a pourtant été découvert bien avant ton année 2010, Gibran. Mais, en réalité, peu de gens de ton époque s’intéressent à cela et ton ignorance est sinistrement collective… murmure-t-il tristement.

 

Il reprend en mimant un grand cercle dans l’éther où danse, à travers les rayons du soleil,  une fine poussière. Un nuage de pollen transformé en escarbilles dorées.  

 

-        Une année galactique représente le temps nécessaire  que prend notre système solaire pour faire un tour complet sur lui-même. Cela représente 25 920 de nos années solaires. De même que l’année solaire est subdivisée en douze mois, l’année galactique est subdivisée en douze mois galactiques. Est-ce que tu me suis ?

 

-        Attends… si je comprends bien…

 

Je suis fatigué mais je m’efforce d’effectuer mentalement le calcul. Si une année galactique représente 25 920 années, un mois galactique correspond donc à un douzième de 25 920…

 

Alors que je me contrains en soupirant à admettre mon incapacité à faire le calcul de tête, Palaïda reprend :

 

-        2’160 ! Un mois galactique représente 2’160 révolutions solaires. L’ère des Poissons est le dernier mois de l’année galactique. C’est l’instant où notre système solaire  termine un tour sur lui-même et entame une nouvelle révolution. Ainsi, la date avancée à ton époque pour 2012 représente, plus ou moins, la fin de l’ère des Poissons et l’avènement de celle du Verseau. De plus, c’est  le commencement d’une nouvelle année cosmique. Cette date ne pouvait être qu’une approximation, mais les humains de ton temps, incapables de lâcher prise pour laisser venir les choses, ont préféré s’accrocher à une date butoir. Une erreur qui évidemment ne changera rien aux choses…

 

Il se lève et disparaît dans la maison, me laissant seul sous le soleil, qui baisse à l’horizon et se fait plus léger. Les soyens semblent avoir terminé leur méditation et un brouhaha de pas et de paroles commence à animer les rues. Mon ami revient avec un pot et deux gobelets remplis de liquide frais. Je goûte le nectar, et sa saveur fraîche et amère me fait penser à du citron.

 

-        Un jus de litonelle, frais pressé de ce matin ! s’exclame-t-il, comme si je connaissais ce fruit… Je l’ai préparé en prévision de ta venue, m’explique-il la mine réjouie.

 

Nous sirotons notre breuvage en regardant les nuages créer des chimères sous l’Alizé.

 

-        Les cycles cosmiques influencent les champs magnétiques de l’univers et donc évidemment, de notre terre ! reprend mon ami après quelques minutes de contemplation. 

 

Je décroche avec regret mon regard d’un lapin cotonneux dont les longues oreilles s’étirent doucement dans l’azur, sous la puissance du souffle céleste.

 

-        L’avènement d’une nouvelle année galactique implique le détraquement du champ magnétique terrestre. Mais les changements ne sont pas instantanés ! Il s’agit d’un processus, qui s’accentue et s’accélère à l’approche du point de balancement. Jusqu’à ce que le champ magnétique lui-même s’effondre et que les pôles s’inversent. C’est alors le Cataclysme. La fin d’un temps, suivi de la renaissance de la planète, la Renaissance de notre Univers, dans une autre dimension.

 

Il me laisse le temps de peser son explication et en profite pour me verser un autre godet de litonelle.

 

-        En 2010, vous devez commencer sérieusement à en ressentir les tourments… me dit-il alors avec hésitation, sachant que cela signifie certainement que l’humanité se trouve  en pleine souffrance.

 

Je pense alors aux tremblements de terre, tsunamis, cyclones, volcans, inondations, etc… Chaque catastrophe semble être plus violente que la précédente, de plus en plus rapprochée… Juste hier, Haïti… Nous n’avons pas encore terminé de compter les morts que déjà, à Madère, au Chili…

 

Et l’humain, qui semble devenir de plus en plus insensé, nos comportements, qui deviennent de plus en plus perturbés, comme sous l’effet exponentiel d’une pleine lune immense et invisible… 

 

-        Je m’excuse, Gibran…. murmure Palaïda. Je te parle de tout cela comme si tu avais déjà dépassé l’horreur et compris toute la Magnificence qui en naîtra….  Le mois galactique du Verseau est sans conteste le plus extraordinaire. La promesse d’un Printemps où tout s’éveille à nouveau, s’émerveille. Mais je me rends compte combien il est indécent de m’en réjouir, alors que tu vis l’avenue de l’Hiver… Je ne dois t’en dire plus, j’ai déjà beaucoup trop parlé. Les connaissances que tu dois ramener de ton voyage se doivent de rester limitées…

 

Il se fait silencieux pour me laisser le loisir de me recueillir. Etrangement, je me rends compte que je ne suis qu’à moitié étonné par son discours. Comme si, au fond de moi, dans cet infini qu’est mon âme, je savais déjà tout cela.

 

« Comment éprouver la douceur si l’on n’a jamais connu la colère ? Comment éprouver l’amour si l’on n’a jamais ressenti la haine ? Comment reconnaître la paix si l’on n’a jamais vécu le tourment ? »…

 

Ces mots tournent dans ma tête. J’ai si mal à l’intérieur de moi, j’ai si mal à ma vie, si mal à la vie des milliards d’humains qui vivent dans le désastre, si mal à la vie de ceux qui commencent la traversée d’un interminable Hiver… Je porte en moi cette incommensurable souffrance. Je suis cette souffrance.

 

Mais je porte en moi également toute la puissance des consciences qui s’éveillent et s’élargissent en cette approche du Printemps, toute cette nouvelle humanité qui se recrée, en ce qui est pour moi l’an 2'398, « l’an Sérénité » pour Palaïda et les siens…

 

Le vent qui s’est levé caresse mon visage trempé par les larmes que mes yeux ne cessent de déverser. Je m’abandonne à mon chagrin, sans honte et sans résistance. Je laisse une immense mélancolie m’envahir et me traverser de part en part, sans chercher à la raisonner. Palaïda se rapproche de moi et m’attire à lui. Je le laisse m’enlacer de ses bras frêles et pose ma tête sur son épaule. J’abandonne à son immense tranquillité mon corps secoué de sanglots et dépose au creux de sa douceur mon cœur transi d’émoi. »

 

« Nous apprenons le sens des choses en nous confrontant à la réalité de ce monde physique »

 

Gibran a tourné la tête et plongé son regard dans le mien pour prononcer cette dernière phrase. Ses yeux expriment en même temps la tristesse, et la joie. Son visage humide de larmes est pourtant rayonnant de paix.

 

Je ne cherche pas à cacher l’émotion qu’il m’a léguée en me contant son récit. Tout comme lui, je laisse les larmes détremper mon visage, alors qu’il prend doucement la main que je dépose en toute amitié au creux des siennes.

 

Nous restons de longues minutes à écouter le silence résonner dans le petit bureau de Dora.

 

-        Gibran ?

 

-        Oui ?

 

-        Comment Palaïda savait-il que tu viendrais ce jour-là ?

 

-        Je lui ai laissé un message m’a-t-il dit. Je ne sais ni où, ni comment… Lorsque je lui ai posé la question, il m’a simplement répondu « tu réussiras à trouver, puisque tu es ici »

 

Il se lève et s’étire disgracieusement en gémissant ; un étirement de muscles et de cordes vocales, en quelque sorte.

 

-        Je ne sais… je ne sais ni où, ni comment, mais je crois - j’ai l’intuition - que ce n’est pas moi qui trouverai la solution, me dit-il, en venant plonger ses deux joyaux ébène dans mes prunelles…

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15 août 2008 5 15 /08 /août /2008 14:49

Nous avons débarqué il y a quatre jours dans ce petit village doux et paisible étalé dans de la forêt landaise. La maison dans laquelle nous séjournons est un magnifique oustaù traditionnel. Entre les poutres de chênes, les briques recouvertes d’un crépis gros grain blanc simule magnifiquement le torchis et confère au bâtiment une authenticité absolument charmante.  Son troisième pan en queue de palombe descend très bas, protégeant la façade des pluies d’ouest, et abrite notre chambre à coucher. Au centre du bâtiment s’épanouit un immense salon où trône une énorme et magnifique cheminée de pierre parfaitement inutile en cette saison.

 

La propriété est immense. Sur le côté ouest du bâtiment s’étend une interminable chênaie qui frémit au moindre souffle. Au sud, une magnifique terrasse est aménagée à côté d’une piscine aux dimensions agréablement déraisonnables. Le soir, alors que nous rentrons de nos diverses escapades dans la région, nous nous y installons avec un petit verre de Clairet de Lisennes, que nous sirotons tranquillement après une baignade rafraîchissante. Au-delà de la piscine, un parc de gazon s'étale sur quelques dizaines de mètres jusqu’à un petit étang bordé de jeunes saules pleureurs. Puis derrière, la chênaie reprend possession des espaces. Quelques canards s’ébattent dans l’eau foncée en cancanant joyeusement. Le matin, alors que nous petit déjeunons sur la terrasse, nous restons des heures à regarder leur théâtre ;  tantôt ils sortent de l’eau à la queue leu leu, s’en allant picorer quelques brindilles ou graines, s’offrant peut-être parfois quelques grillons en dessert. Tantôt, ils se chamaillent, courant en tout sens, finissant par se jeter à nouveau à l’eau. Tantôt, une canne, fière et digne, guide consciencieusement à travers les herbes ses trois petits rejetons jusqu’à l’eau.

 

Et en fin de journée, dans la douceur vespérale, alors que le soleil décline doucement à l’ouest, jetant à travers le feuillage de chêne  mille flammèches d’ambre qui viennent dansotter sur la surface de l’eau, nous restons là, assis sous un pin au coin de la terrasse,  à contempler ce tranquille paysage.

 

Faut-il vous en décrire en davantage pour vous convaincre de la magie du lieu ? Je ne pense pas. Mais ce que je vais vous conter ci-après vous remplira d’un doute légitime, et pourtant…

 

Il nous a été rapporté qu’au crépuscule, parfois, des animaux sauvages viennent s’abreuver à l’étang, ou brouter l’herbe fraîche qui l’entoure. Aussi voici quatre soirs que nous observons silencieusement l’étang dans l’espoir de voir apparaître quelque chevreuil, un renard, ou pourquoi pas, un sanglier, ou encore un cerf. Ce soir, nous nous sommes un peu approchés de l’étang, nous abritant dans la pénombre qu’offre un bosquet de jeunes pins, à quelques mètres de l’eau.

 

Les grillons entament leur dernier concert de la journée. Ils nous racontent avec nostalgie leur déception de ne pas savoir cymbaliser telles les cigales, leurs rivales du sud, pourtant leurs stridulations produisent sur l’âme d’égales vertus apaisantes. Sous un souffle léger l’eau de l’étang, que les canards ont déserté, miroite calmement. Les palmipèdes se dandinent un peu plus loin dans l’herbe folle en caquetant bruyamment.

 

Puis soudain, les grillons et les canards, comme alertés de concert, se taisent brusquement. Un vent chaud mais vigoureux se lève d’un coup, faisant frémir la chênaie qui s’agite follement, produisant un bruit étrange, comme du papier kraft que l’on froisse. Sous le souffle, les saules pleureurs gesticulent au bord de l’étang, comme pour chasser les intrus qui dérangeraient l’enchantement du spectacle à venir.

 

Pressentant une imminente magnificence, j’intime à mon cœur l’ordre de mettre en sourdine ses battements et retiens mon souffle. Au loin dans le sous-bois une branche déchire la litanie du feuillage des chênes. Un renard ?  Un chevreuil ? Nous allons enfin voir apparaître un animal de la forêt, j’en suis à présent convaincue.

 

Un cerf ? Peut-être aurons-nous droit à cette rare aubaine !

 

Tous les sens aux aguets, je prends une grande et silencieuse inspiration et laisse la fragrance humide venant de la forêt envahir mes poumons. Un mélange d’odeurs de bois, d’herbe mouillée, de vase et de résine de pins m’enivre délicieusement.

 

Encore un craquement, et soudain, je l’aperçois. Je distingue un pelage clair glisser entre les troncs des chênes. Une forme étrange, dotée de ce qui me semble être un long cou large. Peut-être bien un cerf. Je fixe l’orée de la forêt, résistant aux clignements d’yeux pour ne rien manquer du spectacle, et mes pupilles commencent à me brûler. Je me suis raidie dans mon transat, et je tends le cou en direction du bois aussi loin que je le peux sans tomber du siège. Le voilà alors qui émerge du bois. Dans la pâle lueur du jour qui s’éteint, sa forme se découpe presque clairement. Je n’en crois pas mes yeux. Je les ferme, longuement, comme pour chasser cette chimérique vision. Lorsque je les ouvre à nouveau, l’animal s’est un peu avancé et il n’est plus qu’à quelques pas de l’eau. Incrédule, je détaille alors sa physionomie. Quatre longues pattes fines et élancées supportent un corps parfaitement sculpté. Son pelage clair comme la praline semble pailleté d’or et scintille sous la pâle clarté vespérale d’une façon totalement magique. Mais ce n’est pas cela qui est le plus prodigieux.

 

Et là lecteur, si tu n’es pas prêt à croire l’incroyable, quitte ces lignes et va-t-en lire quelques fades histoires anodines. Car ce que je vais décrire, à défaut de pouvoir être vérifiée sur-le-champ, doit être cru sur paroles.

 

La partie inférieure de la bête est déjà en elle-même somptueuse. Comme parfaitement ciselée dans un marbre italien, la musculature de l’animal ondule à chaque mouvement sous son pelage soyeux. Puis, vissé sur ce corps parfait, un tronc humain s’érige. Remontant le torse, le pelage disparaît doucement, laissant place à une peau soyeuse et transparente. Sa poitrine,  idéalement sculptée ressemble aux torses des statues grecques et sur un coup épais est posée une tête d’une beauté olympienne. Les traits de son visage semblent avoir été modelés dans une argile céleste par les mains d’une divine déesse. Sous un nez symétrique et harmonieux, sa bouche offre des courbures d’une sensualité exceptionnelle. Des lèvres foncées, ni trop charnues ni trop fines, dessinée par un pinceau de maître. Si les yeux sont les fenêtres de l’âme alors les siens offrent une vue sur un paysage d’une splendeur ineffable, si somptueux que la réduction du langage empêche de le décrire. Les pupilles d’un brun clair comme de l’ambre dansent dans le lac blanc nacre de la sclère. Sa longue et soyeuse chevelure blonde auréole l’harmonie de ce visage et dégouline en ondoyant sur ses robustes épaules telle une rivière d’Or.

 

L’animal, enfin, la créature, s’avance doucement vers l’eau, et tendant ses bras robuste, puise en l’écrin de ses mains d’un geste raffiné une ration d’eau qu’il remonte doucement à sa bouche. 

 

Quelques gouttelettes du liquide transparent s’échappent de leur délicieux récipient charnel et s'écoulent sur le torse de l’être, petites perles de cristal brillantes sous la pâleur des rais du soleil mourant.

 

Je reste là, rigide et statique, stupéfaite et totalement ensorcelée par cette apparition quand soudain l’homme-cerf tourne légèrement sa tête dans ma direction. Le vent a tourné et peut-être a-t-il surpris l’odeur suspecte de notre présence. Tel un pétale d’iris détaché d’une corolle, il dépose alors sur moi son regard mordoré. D’une caresse délicate, il capture mon regard et l’emporte durant quelques instants dans l’univers ambré et chatoyant du sien. Je me laisse couler dans ce miel sucré, enivrée par la suavité qu’il recèle. Une larme s’échappe de mes yeux et chatouille ma joue en traçant son sillage.

 

L’animal alors, comme longeant en équilibriste le fil tendu du regard qui nous uni, s’avance lentement vers moi. Ses gestes son si graciles qu’il semble plus flotter que marcher. Il est a présent à quelques centimètres de moi. Plus rien d’autre n’existe que sa présence, qui a envahi tout mon être. Il ne semble pas effrayé, mais plutôt complètement intrigué par ma personne, comme si c’était la première fois qu’il voyait un être doté d’un corps inférieur aussi étrange…

 

Dans un geste délicat, il tend sa main vers moi, paume ouverte, les doigts légèrement recourbés. Il n’est maintenant plus qu’à un centimètre de mon visage et je sens la chaleur de sa main embraser ma joue. Je ne sais ce qu’il veut, ni ce qu’il va faire, mais je me sens si apaisée par sa douceur que je ne ressens aucune crainte. Il approche encore de mon visage jusqu’à le toucher. Sa caresse m’envahit d’un torrent de bien-être et je sens mon cœur bondir en ma poitrine, alors qu’en mes entrailles, un volcan éclate. 

 

Je sens son doigt glisser délicatement sur ma peau. Je comprends alors qu’il récupère par ce geste une des  perles que mes yeux distillent.

 

Il retire alors doucement sa main, une petite gouttelette posée sur le bout de son doigt, qu’il observe un instant avec étonnement.

 

Son visage est impassible, invariablement noyé dans la plénitude. Il approche doucement le doigt de son nez et hume ma larme en fermant les yeux, comme pour mieux se concentrer, ou laisser quelque parfum subtil le pénétrer, puis l’approche de sa bouche. Il dépose alors sur sa langue rose le minuscule diamant d’yeux.

 

Son visage semble alors soudain s’ouvrir. Ses yeux m’envoient une rivière de soleil qui dégouline sur mon cœur, arrosant mon jardin intérieur d’une exquise chaleur. Et sa bouche s’éclot alors en un magnifique sourire, découvrant un collier de perles d’une blancheur éblouissante.

 

Puis soudain, dans une volte-face rapide, souple et aérienne il s’éloigne en direction de la forêt sans se retourner. L’obscurité l’avale et il disparaît sans un bruit.

 

Je reste quelques minutes encore absorbée par la délicieuse torpeur dans laquelle m’a plongé cette expérience. La nuit a à présent tout envahi et la lune a pris le relais du soleil, chamarrant la surface ondoyante de l’étang de sa pâle lumière blanche. 

 

A l’horizon les chênes se découpent en ombres chinoises, scellant leur secret.

 

Réajustant ma réalité avec celle du monde qui m’entoure, je me tourne alors vers mon mari, assis à ma droite sur un transat identique au mien. Je le surprends dans une pudeur toute masculine essuyant l’émotion qui noie ses yeux. Il ne l’avouera jamais, mais parce qu’il y a des choses que l’on ne peut cacher à une femme, je sais que ce soir, il vient également de tomber passionnément amoureux de cet apparition céleste.

 

Je pose ma main sur le bras de mon compagnon  et nous nous sourions, honorant par notre silence le délicieux secret que la forêt vient de nous partager. Un voile de tristesse et de mélancolie embrume un peu mon cœur à l’idée que je ne reverrai certainement jamais ce centaure sylvestre. Mais il restera à jamais en ma mémoire l’empreinte indélébile de cet instant.

 

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30 mars 2008 7 30 /03 /mars /2008 15:57

La poésie est la mise en mots de l'ondoiement émotionnelle qui résonne en l'être. On vogue sur les vagues que produisent en nous nos émotions les plus fortes, les plus vraies, les plus secrètes, les plus indicibles, mais aussi les plus inconscientes, et notre poésie est faite de cet élan. Les mots ne nous appartiennent pas, ils sont lancés sur les flots par une âme en errance sur un océan invisible agité par les vents de nos sens.  Que ce soit le chant des sirènes, le murmure des vagues, le grondement des rouleaux ou le cris des lames acérées, se sont ces élans que la mélodie des mots raconte. Les mots eux même ne signifient rien. C'est le rythme sur lequel ils voguent, l'élan dont il sont imprégnés, qui recèle la vérité. On s'enchante à l'écoute des gazouillis d'un oiseau cela même si l'on ne comprend pas la signification de ce chant, parce que c'est l'âme qui écoute, et non l'esprit. La poésie est identique au chant de l'oiseau

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31 octobre 2007 3 31 /10 /octobre /2007 16:04

La grisaille attristant la nature essaime  entre les arbres rouillés par l'automne quelques nuées grises et humides. Le temps est couvert et menaçant, pourtant j'ai décidé de m'aventurer dans le bois cet après-midi, car j'aime en cette saison errer entre les arbres prêt à s'endormir pour l'hivers et m'enivrer des odeurs de l'arrière-saison.


Mais alors qu'au loin le tonnerre gronde et qu'une ondée sonore se répand dans la vallée, je sens mon corps vibrer sous ce roulement interminable. Quelle idée m'a donc prise de m'aventurer si loin dans le sous-bois alors que tout dans l'air et au ciel menaçait ! Je presse le pas. Le gravillon crisse sous mes chaussures, couvrant à peine le bruissement du feuillage rougeyant qu'un vent humide réveille. La tension monte. Je suis bien trop loin du village et à présent je ne pense plus le rejoindre avant la pluie. Mais alors que j'espère arriver à la petite loge en contrebas, avant que l'orage n'éclate, un coup fracassant vient crever d'un éclaire un nuage noir et chargé qui déverse aussi subitement que violemment son fard d'eau... Je cours maintenant et les gerbes de liquide boueux que mes pas soulèvent détrempent et salissent le fond de mon pantalon. Dans mes chaussures de marche, mes pieds baignent. J'arrive enfin à la loge. J'espère que ça ne durera pas, mais on ne sait jamais, par ici. Le temps est capricieux et peut pleurer un quart d'heure comme deux heures.


Ma course folle et l'odeur de l'herbe humide qui me saute à la gorge me coupe le souffle; je farfouille dans mes poches en recherche de mon Ventolin et sitôt que j'y mets la main dessus, m'empresse d'envoyer deux nuages du précieux médicament pour délivrer mes bronches.


Je n'ai couru que quelques secondes sous la pluie, pourtant je suis trempée comme si j'avais pris une douche toute habillée.


Me voici dans la petite "cabane de la forêt", cet endroit où nous venions jouer mes amies et moi, lorsque nous étions gamines. Que d'aventures nous nous sommes inventées ici, appuyées contre les balles de foin….


Alors que je laisse mon esprit voyager avec nostalgie en l'antre souvenirs de mon enfance, je sens dans mon cou les griffes d'un souffle glacé me pincer la nuque. Un courant  frais transperce mes vêtements détrempés et mord ma peau qui se hérisse de froid, d'effroi. Puis je me sens violement tirée vers l'arrière par une poigne gelée qui agrippe ma nuque et je recule de quelques pas jusqu'à me cogner le dos contre la paroi de la petite bicoque. Estourbie, je passe ma main sur mon visage, comme pour y ramasser mes idées et chasser cette impression de morcellement que j'ai ressenti tantôt. Que m'arrive-t-il ? J'essaie de ne pas céder à la panique, de reprendre mes esprits et constate qu'au dehors la pluie semble avoir cessée. Je ne sais trop que penser, les idées affolées se bousculent dans ma tête, mais je ne suis pas encore au bout de mes surprises; je m'aperçois alors d'une chose étrange : la petite cabane de mon enfance me semble si délabrée soudain, le bois noirci de pourriture s'effrite et laisse filtrer par milles interstices les rais d'une lumière fade et grise où danse en nuage une poussière opaque. Je n'avais pas remarqué tout cela en entrant !... Tout me semblait propre et entretenu…


Je fais quelques pas et sens avec horreur les fils d'une toile d'araignée s'accrocher à mon visage. Dans un mouvement de panique, je gesticule frénétiquement, tentant de me défaire de ces filaments qui s'accrochent à moi. J'ai horreur des araignées et l'affolement me gagne. Je crie…c'est plutôt un braillement d'effroi qui s'évade d'entre mes dents serrées, et tout en me débattant, je cours vers la porte pour m'évader de cet enfer. Je trébuche sur un vieux seau rouillé et perd l'équilibre, m'affalant contre la porte qui cède alors et je m'étale à terre dans le fracas du bois pourri se déchirant, terminant ma chute dans la boue. Une odeur humide et rance me saute aux narines. Les fesses à terre et les deux mains dans la gadoue, je relève alors les yeux et contemple avec horreur la forêt qui étale son désastre tout autours de moi. Comment est-ce possible ? Les arbres s'entrelacent dans une chorégraphie monstrueuse de branchages tordus et cassés, tout est envahi d'une mousse verdâtre et des dizaines d'arbres morts semblent pourrir sous la barbe grisâtre du lichen. Des mycètes charnus et gluants envahissent de vieilles souches moribondes qui entourent la petite cabane. Je suis en plein cauchemar. Cet endroit ne ressemble pas du tout à la forêt dans laquelle je m'offrais quelques instants d'évasion tout tantôt ! C'est un enfer, un mauvais rêve... J'ai dû m'évanouir, épuisée de ma course, et je cauchemarde à présent….Pourtant, j'ai froid… Si froid que je ne sens déjà presque plus mes orteils, gagnés par les engelures. L'air glacial mord mes mains et la douleur, si réelle, si piquante… non, je ne rêve pas ! La froidure et la peur ont raison de moi et je me relève subitement, me mettant à courir à travers les bois dévasté dans la direction qui, je l'espère, me ramènera au village.  Je cours sans plus regarder autours de moi. Je nie le cauchemar. Des branches viennent griffer mon visage et je trébuche plusieurs fois, mais la frayeur surpassant ma douleur, je me relève et repars dans ma fuite.


J'aperçois bientôt à travers la brume grisâtre le contour des maisons, et je propulse en mes muscles mes dernières forces; me voici bientôt arrivée, sauvée…


Mais alors que se découpe plus distinctement les maisons devant moi, je dois me résigner : le cauchemar continue. A la place de la somptueuse villa de M. Grameau se dresse à présent une vieille demeure délabrée. A la chaîne du magnifique berger allemand que j'ai si souvent maudit lorsqu'il venait baver contre mon pantalon alors que son maître le promenait le soir se dresse maintenant un vieux cabot décharné, qui me grogne furieusement en retroussant les babines. Je marque un temps d'arrêt, hésite à passer devant cet animal enragé, et alors que je tente un pas, le voilà qu'il saute en ma direction. Il manifeste sa rage par des aboiements furieux et je crains que la chaîne qui le retient ne cède sous l'assaut de ses bonds brutaux.


Je m'élance et franchi sans plus m'arrêter la rue jusqu'au carrefour où normalement s'élève la petite église du village. Mais celle-ci n'est plus que ruines. La porte défoncée bée et un lierre abondant envahi les murs défraîchis de la bâtisse sacrée. Je ne comprend rien à ce qui m'arrive, mais pour l'instant une seule idée me tenaille : me retrouver chez moi, au chaud, à l'abri. Epuisée, je n'ai plus la force de courir. Je traverse le village dévasté d'un pas résigné et rejoins le quartier où s'élève la petite bâtisse où je loge. C'est bien le même bâtiment, mais on lui donnerait cent ans de plus. Le jardin est envahi de ronces et la mousse recouvre les dalles du chemin qui mène à l’entrée. J'insère sans conviction la clé dans la serrure rouillée. A mon grand étonnement elle s'y glisse facilement et tourne sans résistance. J'ouvre la porte avec méfiance, m'attendant à tout… plus rien ne peut étonné mon esprit ravagé par l'effroi de ce que je vis. Un relent de moisi me saute à la gorge. Ma bouche est pâteuse et malgré l'envie de vomir qui martyrise mon estomac, j'ai besoin de boire. Je me dirige vers la cuisine. A la place du carrelage couleur ocre de ce que fut le parterre du couloir de mon logis, un vieux plancher moisi craque sous mes pas. J'ouvre la porte du buffet; celle-ci me reste dans la main. Avec nonchalance je la jette par terre et prend un des deux verres opaques qui gisent au fond du meuble, l'une des deux seules choses qui semblent constituer l'ensemble de la vaisselle restante…. A l'instant où je tourne la vanne, le robinet me crachote une eau sale  et puante. J'ai envie de vomir. Je lâche le verre qui roule par terre sans se briser.


Je quitte en courant la cuisine et cours me réfugier dans ma chambre à coucher. Le lit n'est plus qu'un matelas crasseux  où s'ébattent multitude de bestioles de toutes sortes.


Mais où suis-je ? Qui suis-je donc ?


Je ne sais plus. Je ne comprends plus. Alors qu'hier encore je me plaignais de mes conditions de vie, maison trop froide, pièces trop petites, jardin pas assez ensoleillé, voisins trop chiants, village pas assez vivant, enfin bref, toutes sortes de futilités qui me semblent à présent avoir été un luxe que j'aimerais tant retrouver…


Je me sens soudain complètement vidée, lasse, au bord des larmes. Componctueusement, je file vers la pièce où se trouvait auparavant mon modeste mais si confortable salon. Je n'ose m'approcher du sofa, craignant trop d'y réveiller la foule grouillante qui doit y séjourner. Je me dirige vers le coin de la pièce, là où trônait le magnifique poêle en pierre Ollaire mais où s'étale à présent une banquette de bois qui ne semble, ma foi, pas trop pourri… Je m'y affale en espérant qu'elle supportera mon poids. Elle craque dangereusement mais ne cède pas. Je prend alors ma tête dans les mains et laisse couler mon désarroi. Les larmes chaudes me font presque l'effet d'une caresse sur mes joues meurtries par les gifles que les branches m'ont infligé lors de ma fuite. Je pleure, comme une enfant qui s'abandonne, hoquetant, reniflant. Je pleure ainsi ce qui me semble une éternité. Puis épuisée, vidée de toutes mes larmes, je me laisse glisser doucement vers une irrésistible léthargie, ne sachant pas vraiment si je pars pour le monde des rêves ou pour un réveil libérateur...

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10 août 2007 5 10 /08 /août /2007 16:00

 

Aujourd'hui mon ami et moi décidons de profiter de la clémence du temps pour nous offrir une petite escapade à la découverte des paysages sauvages du Sud-Tyrol. Nos enfants, chacun d’entre eux éparpillé dans ses propres occupations, nous ont laissé pour quelque temps et nous avons décidé de  profiter avidement de ces quelques jours d'intimité conjugale.

 

Mon âme est à l'évasion, et ce petit espace sauvage, campé à 1’500 mètres d'altitude, s'y prête à merveille. Nous laissons la voiture aux abords du chemin, sur une petite place gravillonnée, chaussons nos souliers de marche et nous harnachons de nos sacs à dos. Ils sont remplis d’une masse de choses parfaitement inutiles, mais dont les marcheurs amateurs que nous sommes ne peuvent se passer : outre quelques victuailles, nous nous alourdissons de nos K-Way, malgré le temps magnifique, ainsi que de crème solaire, d'une multitude de cartes diverses de la région ainsi que de nos jumelles, appareils photos et autres instruments "New Tech" prompts à nous indiquer heure, date, altitude et longitude… ou à vibrer allègrement au cas où nos indispensables personnes seraient réclamées... Car malgré nos esprits aventureux, nous restons accrochés à nos vieilles et viles habitudes…

 

Mais cette superflue modernité, si elle nous encombrera bel et bien, ne nous dérangera pas plus que cela car, engaillardis par la magie des lieux, nous aurons tôt fait de négliger son poids et elle dormira, l'appareil photo mis à part, du sommeil de l'oubli.

 

Notre fugue sauvage commence par la traversée des champs de foin. Nous suivons le petit sentier de cailloux qui serpente dans la verdure où s'éparpillent une multitude de petites habitations : de minuscules chalets de bois destinés à abriter les travailleurs des champs lors de la période de fauche, qui est justement la période actuelle. Hommes, femmes et enfants, disséminés un peu partout le long des pentes abruptes, fauchent, retournent, râtellent, ramassent et ligotent un foin séché par un soleil de plomb et une brise forte et permanente.

 

Sous ce souffle soutenu, les herbes fouettées ondoient par vagues et le soleil réfléchit ses étincelles contre les herbes dont les tons verts, ocre et or, jouent avec la lumière, enchantant la vue et l'âme. Nous continuons, longeant pour quelque temps un petit torrent en contrebas, qui dévale les rochers dans un jet de perles scintillantes pour rejoindre le calme de la rivière qui irrigue la vallée.Nous grimpons un petit sentier, pas démesurément escarpé, mais bien assez tout de même pour nos pauvres chevilles encore fatiguées par notre marche de la veille. Après deux heures d'escapade, arrivés à 1’900m d'altitude, comme nous l'indique la pancarte rivée à un vieux pin malade, nous nous arrêtons un moment sur le petit pont qui enjambe le torrent en permettant aux marcheurs de partir à la conquête d'un nouveau versant de montagne. Pour notre part, nous n'irons pas plus loin. Nous profitons un instant du magnifique paysage qui s'offre à nous, de ce ruisseau dévalant les montagnes qui s'écartent à nos pieds, puis nous entamons notre retour. Mon ami, plus alerte et motivé que moi à quitter cet endroit, part au devant d'un pas décidé alors que pour ma part je décide encore de flâner un moment, enivrée pas la fragrance des fleurs de camomille et la résine de pins.

 

Soudain, le souffle lisse qui jusqu'ici offrait à nos visages sa caresse rafraîchissante, s'éteint. Les arbres deviennent silencieux. Seul le clapotis de la rivière persiste, quand soudain, derrière le chant de l'eau, s'élève un chuintement, un tout petit son que mes oreilles captent mais que mon esprit chasse aussitôt, l'attribuant à mon imagination. Je continue mon chemin, un pas, puis un second, quand j'entends à nouveau le bruit, plus fortement, plus distinctement.

 

"psstt……psssssst".

 

 Je sursaute, m'arrête, le cœur battant mille combats dans ma poitrine : peur, curiosité, toute une armada d'émotions diverses et ambivalentes qui endolorissent mon esprit, mais réveillent et alimentent mon imagination. Mes yeux cherchent au milieu des rochers et des pins, des mélèzes et des épicéas, fouillent les cavités et les coins sombres.

 

  • Ici ! jette une racine creuse recouverte d'une mousse vert claire, sur ma droite.

 

Puis un petit rire amusé vient s'ajouter à cet appel. Je recule, et soudain affolée, je cherche des yeux mon ami. Mais il a disparu au détour du chemin. "Me voici seule avec ma folie", me dis-je, dépitée, et je décide alors de m'y abandonner… La curiosité vainquant la peur, je m'approche doucement, et souffle :

 

  • Qui est là ?

 

Je me sens un peu stupide, plantée seule en bordure de ce chemin de montagne, le corps penché, le cou tiré en direction des herbes hautes, à m'adresser ainsi aux racines. A l'instant où je me reprends, soudainement rappelée à la raison par mon intellect rationnel, et que je m'apprête à continuer mon chemin, la petite voix rauque et nasillarde reprend :

 

  • Je suis ici, vieille sotte ! n'as-tu donc pas assez de tes deux yeux ? m'entends-je asséner.

 

Je me penche plus avant et vois, assis au fond d'une vieille souche creuse, un tout petit bonhomme, pas plus haut que trois champignons, assis sur un petit bout de branche morte. Son visage tout fripé ressemble à de l'écorce, et une barbe touffue cèle, mais ne plombe apparemment pas, une jolie petite bouche d'où s'élèvent ces paroles ironiques. Il est vêtu d'une jaquette verte, munie de quelques boutons multicolores ressemblant à des têtes d'épingle, et d'un pantalon couleur noisette, qui coule sur des chaussons étranges de forme pointue et dont la matière ressemble à des écailles de pommes de pins. Il arbore un petit nez en trompette et ses pommettes saillantes soutiennent une paire d'yeux d'un bleu foncé, profond, étrange et envoûtant comme l'abysse d'un océan. Un petit bonnet blanc crème glisse sur ses sourcils épais. Mais ce qui lui donne une apparence encore plus extraordinaire et  fabuleuse, ce sont ses oreilles. Tels deux larges ormeaux aux bouts pointus collés de chaque côté de son visage, elles bâillent et s'agitent au gré des frémissements sylvestres et, entre ces atours étranges, son regard malicieux s'en trouve charmant et hypnotisant.

 

Alors que je détaille cette étrange créature, hésitant entre l’envie de m'enfuir de cette folie ou celle de m'accrocher à ma curiosité pour papoter et m'enquérir des raisons de son apparition, il me déclame soudain :

 

  • Qui…Qui es-tu ? finis-je par réussir à prononcer.

 

  • Regarde ! Regarde au-dedans. Que vois-tu ? me demande-t-il en m'indiquant du regard la boule d'eau.

 

Je plisse les yeux, regarde avec attention, mais je ne vois que ses habits à travers sa transparence.

 

  • Et bien regarde mieux ! me dit-il sur un ton un peu agacé, comme un professeur expliquant un problème basique à un élève capable, mais dissipé. 

 

Je m'approche un peu, m'éloigne à nouveau, scrute la sphère cristalline. Elle renvoie les rayons du soleil sur le visage du gnome, illuminant ses rides, enflammant la broussaille de sa barbe. Les rais chatoyants éclatent de mille paillettes sous l'ondulation de sa matière et mes yeux s'éblouissent. Je trouve soudain cela si beau. Magnifique. Lumineusement beau. Simplement.

 

  • Je… et bien je vois la lumière, dis-je alors.
  • Oui ! s'écrie alors victorieusement Smiler le porte bonheur au bonnet blanc.  Oui, c'est cela : la Lumière ! Juste cela. La Lumière, tel qu'elle nous est donnée par le soleil, ici et maintenant. Rien d'autre que le reflet de la vie, conjugué en cadeau, en présent. Penser au présent, cela seul permet le bonheur, car délivré des regrets et des attentes, ton cœur peut alors s'adonner à l'Amour, à l'Amour à donner, à redonner. Je suis Smiler, l'elfe de la forêt d'Arlberg Pass, et je porte bonheur à qui sait écouter son cœur.  Garde cela en toi, toi la jeune étrangère qui a su garder son âme d'enfant, garde cela en toi, précieusement. Maintenant, tend ta main et caresse mon bonnet blanc, sa puissance t'imprégnera et te guidera sur la voie de la sagesse. Et dans les moments de doute, quand ton cœur s'emplira du brouillard de la mélancolie ou de la tempête des espoirs vains, regarde la Lumière, sans crainte de son éblouissement. Car je serai là, pour te montrer la voie.

 

Émue aux larmes par ses paroles je me sens envahie par une douce sérénité. Je sens alors l'émotion perler sur ma joue et chatouiller ma peau et passe pudiquement la main sur mes yeux pour y essuyer la bruine naissante. Mais alors que mon regard retourne se déposer au creux de la souche, je n'y aperçois plus qu'un espace vide. Le petit être a disparu. Mon regard fouille en vain les recoins de l'antre. Je vois alors, déposée sur un petit bout de branche sèche, une goutte d'eau claire, chatoyante sous les rais du soleil qui se glissent entre les interstices du bois mort et craquelé. Je n'ose toucher à cette Lumière, mais après m'être nourrie l'âme encore un instant de ses reflets dorés, je me relève doucement.

 

Quelle imagination m'insuffle donc cet endroit magnifique ! Car évidement, Smiler, le bonnet blanc, la boule d'eau cristalline, tout cela bien évidemment, je l'ai rêvé ! Oui… L'esprit drogué par la magie de ces lieux, j'ai imaginé toute cette magie…

 

Je me retourne vers le chemin et, le cœur léger, m'apprête à redescendre  rejoindre mon ami. Je dois presser le pas, car il a certainement pris pas mal d'avance. Mais alors que j'ai fait quelques pas, j'entends dans les profondeurs de la forêt de pins et de mélèzes un petit bruissement, qui s'étire et résonne jusqu'aux profondeurs de mon coeur… "pssst…….psssssst…. La Lumière... N'oublie pas : la Lumière..."

 

La brise se lève à nouveau et vient doucement caresser mon visage, asséchant l'émotion qui déborde de mes  yeux sur mon visage encore éberlué…

 

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9 juillet 2007 1 09 /07 /juillet /2007 07:30

Aurai-je le temps, aurai-je la force, de terminer la rédaction de ce message, ultime témoignage de la civilisation dont je fis partie ?... Oui, "je fis", au passé, car aujourd'hui, à l'heure où j'écris ces quelques lignes, je représente ce qu'il reste de l'humanité. La Terre a connu bien des bouleversements depuis sa création, et l’extinction de l’humanité, si elle en est tragique à mes yeux et pour mon cœur, peut-être n’est-elle dans l’Histoire qu’un passage à l’étape suivante… Cela ne nous donnait aucunement le droit de nous venger de cette insignifiante position sur l’échelle de la Vie en méprisant notre planète… non, aucun droit… alors, nous avons pris « le gauche »…

 

Depuis plusieurs mois maintenant, le Ciel et la Terre, gorgés de colère, déversent leurs furies sur la nature affolée.

 

Alors que la fréquence de violents tremblements de Terre s’intensifiait, dévastant l'hémisphère sud et le moyen orient, les populations survivant aux cataclysmes se voyaient exterminées par la réapparition de pandémies dévastatrices : le choléra et la peste noire. Des volcans se mirent à éclore un peu partout, éructant de leurs évents de violents et denses gerbes de cendre qui plongea l'Asie dans une obscurité étouffante, finissant d'exterminer les peuples affaiblis.

 

Quant à l'hémisphère Nord, où je me trouve, se sont d'intenses et continuelles tempêtes, ainsi que les cyclones ravageurs qui nous ont bouleversés.

 

Tout d'abords, les abeilles ont  disparu, et nous n'avons su y voir les signes de l'effroyable destruction que cela annonçait. Les cultures se sont amoindries, la nature dépérit, le chamboulement climatique s'intensifia. La réapparition de la diphtérie décima les enfants, et la fièvre et le froid se sont chargés d'anéantir ceux qui avaient survécu à la faim. 

 

Au crépuscule de l'humanité, je mobilise mes dernières forces à composer ces quelques lignes, ultime témoignage destiné à offrir à l'humanité l'apologie qu'elle mérite. Car si l'homme a su montrer de façons effroyables toute la cruauté dont il était capable, abusant abominablement de ses pouvoirs, tout autant contre la nature que contre lui-même, il n'en a pas moins montré ses qualités, s'extirpant avec courage et dévotion du mal et de la débauche dans laquelle il  se laissait glisser pour aider ses congénères et lutter vaillamment  pour la survie de notre espèce. Oubliant guerres et conflits, religions et argent, a priori racistes et peurs diverses, les peuples se sont mobilisés pour offrir aux souffrants soutiens de toutes natures, chacun à la mesure de ses moyens. L'humanité réveillée, dans un sursaut de survie, a su faire preuve d'une bonté et d'un dévouement sans précédent. Les scientifiques, les biologistes ainsi que les chimistes de tous les pays ont uni leurs connaissances et les moyens matériels et financiers pour  tenter de venir à bout des maladies et, n'y réussissant pas, pour tenter à tout prix de soulager aux mieux les millions d'agonisants. Les hommes et les femmes de tout bords ont œuvré pour leurs pairs, qui sacrifiant ce qu'ils leur restaient de biens et de vivres, qui allouant temps et forces pour venir en aide aux plus démunis.

 

Oui, je tiens par ces quelques lignes à ce que les créatures qui nous succèderont sachent combien l'humain, aussi imparfait et cruel fut-il, avait tout également à ces travers des qualités qui l'honoraient. Il était, nous étions humains. Effroyablement, douloureusement, stupidement, odieusement… simplement humains

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Antre ciel ether :

L'ESPACE JEUX 

ou

LES SPASMES JE

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