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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 19:23

Paul avait trois ans lorsque son père disparut mystérieusement, un soir de septembre.

 

Ce soir-là, sitôt après un étrange coup de fil, sa mère vint le trouver dans sa chambre à coucher. Elle s’allongea dans le petit nid douillet et serra son enfant contre son sein, le couvrant de doux baisers. Paul, un peu surpris, n’osa bouger de peur que la caresse de cette étreinte ne s’évapore dans l’éther nuitée de sa petite chambre.

 

Mais dès lors le visage de sa mère, habituellement si joyeux et souriant, se referma à jamais, tel un coffre-fort dont on a égaré la clé dans un recoin des abîmes de l’âme.

 

Sa mère ne lui expliqua jamais la disparition de son père. Paul n’osa poser les questions qui le tourmentaient et elles se transformèrent, aux tréfonds de son être, en poignards lui lacérant le cœur et les tripes.

 

Il se mit à haïr cette femme qui avait, par son silence, chassé ce père tant aimé. Pour Paul commença alors un long et pénible chemin jusqu’aux portes de l’Enfer…

 

A dix ans, il porta sa colère sur des chats. Uniquement les chats roux, comme la chevelure de sa mère, rivière flamboyante jaillissant des sommets de son crâne pour dégouliner ses braises sur des épaules menues.  Durant des heures, après l’école, il errait dans les rues en quête d’un chat roux. Il amadouait alors l’animal, avant de l’emporter dans la forêt où il avait établi son antre, dans le creux d’un rocher, un peu en contrebas du sentier.

 

A l’aide du couteau de cuisine dérobé à sa mère, il entreprenait alors l’éventration de la bête, comme pour tenter d’y dénicher, en ses entrailles, l’ulcère qui rongeait les siennes. Après avoir lacéré la bête, il entreprenait de décoller soigneusement du crâne la chevelure d’Or du félin, puis accrochait ce scalp, dégoulinant de sève pourpre, à la suite de ceux, déjà séchés, des précédentes victimes de son génocide.

 

Il cachait sa folie derrière un visage paisible et un caractère facile si bien que, ni ses professeurs, ni sa mère, ne devinèrent l'ampleur de la dévastation qui s’étendait en lui, chaque jour un peu plus. Lorsque la douleur se transforme en vengeance, nul ne peut imaginer l’étendue des ravages qu’elle crée… Lui se droguait aux massacres de ces boules de poils couleur fauve, le sang lui enivrant l’esprit. Le liquide suave et chaud apaisait chez lui la brûlure que la glace de l’absence avait infligée.

 

A l’aube de ses vingt ans, il se donna une nouvelle mission ; il était temps à présent d’élever la mise en scène de son théâtre... Il se mit en quête d’une de ces femmes aux cheveux de flamme qui embrasaient tant sa douleur et sa hargne. C’est à la caisse du super-marché de son quartier qu’il la découvrit. Cette jeune femme au teint d’albâtre et à la crinière de feu le provoquait de son sourire à chacun de ses passages. Dès qu’il sentait ses grands yeux verts émeraude se poser sur lui, un mélange de haine et de désir violent lui déchirait les entrailles. Il sentait monter en lui un mélange de désir intense et de colère innommable, un vent brûlant qui dévastait d’un souffle son paysage intérieur, tel une lampée de napalm sur une forêt rendue aride par une longue sécheresse.  

 

La nuit, il dormait mal, hanté par un cauchemar, toujours le même : la vision d’une mer verte où il se noyait, alors qu’une somptueuse sirène à la longue chevelure rousse émergeait de l’eau dans un jaillissement de perles lumi-nescentes. Étendue sur la nacre d’un coquillage géant, elle lui souriait, découvrant, entre le pourpre de ses lèvres, une lignée de perles blanches comme l’alabastrite. Elle se mettait alors à chanter, un chant de cristal, pur et triste à en emprisonner chaque bat-tement de coeur, et alors, petit être impuissant se noyant dans les flots, il assistait à la soudaine éventration de l’ensorcelante créature. Le doux visage se crispait de souffrance et les couleurs du tableau dégoulinaient, ne laissant devant les yeux de son âme de rêveur qu’une toile inerte, aux tons déchirés. Il se réveillait en nage, le cœur battant et l’esprit envahi par une paradoxale avidité écoeurante de sang.

 

Un matin, il prit son courage et engagea la conversation avec la rousse caissière, lançant en préambule quelques banalités.

 

-  Sale temps aujourd’hui. J’ai oublié mon parapluie, j’espère qu’il ne pleuvra pas sur le chemin du retour. Tiens, vous ne vendriez pas des parapluies, par hasard ?

 

-  Non, malheureusement. J’espère que vous aurez de la chance et que le ciel ne vous tombera pas sur la tête ! lui répondit-elle en riant. Elle enchaîna d’un ton plus sérieux : Je pourrais vous proposer le mien, si vous me promettez de me le rapporter pour dix-huit heures.

 

-  Oh, heu… et bien ma fois… répondit-il en hésitant, agréablement surpris par la tournure des événements. Oui, pourquoi pas, puisque vous me le proposez si gentiment.

 

Et c’est ainsi, grâce à la pluie, que le premier lien se tissa entre eux. Il revint à dix-huit heures tapantes lui rapporter son parapluie et en profita pour l’inviter à boire un verre.

 

Le courant passa très vite entre eux, et ils multiplièrent leurs rencontres. Un soir de septembre, il l’invita chez lui, sans trop savoir ce qu’il allait faire ensuite. Cette créature l’égarait, il avait beau tenter de piétiner les émotions qu’elle faisait naître en lui, les roses de l’amour se redressaient aussitôt, distillant leur parfum enivrant, douce brise venant attiser son désir.

 

Leurs âmes en parfaite symbiose, ils firent l’amour durant des heures, sous les rais de lune qui dansaient à travers les persiennes. La musique de leur souffle berçait leurs ébats. Mais il sentit soudain monter en lui une épouvantable bouffée de férocité. Alors qu’il luttait contre le violent désir d’éventrer la douce créature qui l’enlaçait, celle-ci, croyant à un regain de fougue de la part de son amant, redoubla de douceur, se faisant ainsi, à grand coup de tendresse, l’assassine des pulsions destructrices qui ravageaient Paul.

 

Il jouit soudain, dans un cri où se mêlaient plaisir et soulagement ; et les larmes, si longtemps retenues prison-nières dans l’antre de son cœur, roulèrent sur ses joues enflammées par le récent plaisir. Il pleura longtemps, enlacé dans les bras de la douce créature qui, bien que surprise, ne posa aucune  question, le laissant déverser contre son coeur les  flots de ses souffrances, lui caressant les cheveux  avec une douce compassion. Puis ils s’endormirent tous deux, emportés par l’épuisement.

 

 

Son lendemain fut pour Paul, un jour nouveau…

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