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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 14:28

 

Il y avait ce crabe, à l’intérieur

douleur peur stupeur

et les traitements, épuisants

 

Il souffrait

il disait « je n’en peux plus »

 

Il y avait le monde autour, qui tournait. Trop vite, trop mal, trop fort

et lui, qui

trop

souffrait

 

Alors, un matin, il dit

« je n’en veux plus »

 

Les premiers flocons grenèlent la lumière sombre de l’aube

Il n’est plus

le vieil homme qui regardait, derrière la fenêtre

                                                                                          passer le train

 

 --> entre deux quais 

 

 

 

 

.



 

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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 11:33
Ecrire le livre...
...pour pouvoir le refermer
...

 

Ne plus écrire

 

Coucher des silences

sur un lit de pages blanches

 

 

et se mettre à rêver

pour-te-retrouver.jpg

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5 septembre 2014 5 05 /09 /septembre /2014 23:12

                         à A.

(et à tous les « Xavier’s »)

 

 « l’énoncé de fiction n’est ni vrai ni faux (mais seulement, aurait dit Aristote, « possible »), ou est à la fois vrai et faux

 Gérard Genette, Fiction et diction, Éditions du Seuil 1991

 

 

La séance ce jour-là avait débuté comme un cri. Un long râle de douleur, comme quand on enlève brusquement un pansement pour dénuder une plaie. Après plusieurs jours de mutisme et de résistance, je me voyais soudain précipitée hors du couloir étroit et rassurant dans lequel je m’étais enfermée, pour me retrouver, nue, sous le regard de ce psy, posée en équilibre sur ces fils invisibles qui, au gré de leurs vibrations

 

orientent

et désorientent

 

ma vie.

 

« Un psy », une de ces entités mystérieuses dont la qualité première est de s’éthériser en nous, se glissant entre les cordes de nos nœuds intérieurs, les faisant vibrer afin que l’écho de nos maux s’en échappe, puis les écoutant, les travaillant avec nous. Un de ces êtres qui se fait en même temps lui et l’autre, moi émois. Je devais, au  cours des séances, découvrir avec lui l’agencement de mon monde intérieur, déconstruire certaines choses, en construire d’autres, et pour d’autres encore, en faire le deuil…

 

« C’est pas un psy, c’est un gay ! Un homo ! Une tafiole ! » récriait Veronika, une vieille dame au regard dément, internée dans cet hôpital depuis l’éternité, m’avait-on dit, et qui restait des heures durant plantée dans le couloir, interpellant les uns, insultant les autres, agaçant tout le monde. Il était homosexuel ? Tant mieux ! Je ne risquais au moins rien. Qu’aurais-je risqué au juste avec un psy hétéro ? Je ne m’étais posé que furtivement la question, avant de la cacher vite fait au fond de mes entrailles…

 

Il était ce qu’il était cela ne me posait pas de problème. Je m’étais de promis de ne jamais lui parler, mais cela n’avait rien à voir avec son orientation sexuel. Je lui avais montré d’entrée de jeu de quel béton étaient faites mes murailles. Je ne l’aimerais pas. Pourquoi donc ? Pour finir par le perdre lui aussi ? Notre vie n’est faite que de pertes. Vivre, c’est apprendre à souffrir. Aimer, c’est apprendre à mourir. Je n’arrivais plus à survivre à l’absurdité de ces réalités. Je n’arrivais plus à m’inventer les mensonges nécessaires pour y échapper, à tisser des passerelles d’artifices entre les failles de mon être, entre mes déchirures. Je n’arrivais plus à filer la moindre toile d’illusion au-dessus de mes gouffres. Je devais baisser les yeux, ne pas regarder cet autre qui posait sur moi ses prunelles d’être bon et aimant. Surtout ne pas plonger dans son regard, ne pas me jeter dans l’océan qu’il  m’ouvrait car demain il refermera les crocs de l’oubli sur moi, le piège se refermera sur mon être et je serai plongée dans le noir, coupée en deux, séparée d’une partie de moi, de mes fragilités, de l’embryon de mon individualité, que j’aurai déposé en lui.

 

On m’avait prescrit des médicaments qui était censés « apaiser mon flot débordant d’émotions et m’aiderait ainsi à reconstruire mon image sociale. ». Parce qu’ils croyaient peut-être que j’avais envie de jouer au yoyo ? Si j’avais essayé de m’anéantir, ce n’était pas pour me reconstruire, ce n’était pas pour continuer à jouer l’insupportable antienne de la vie ! J’avais bien trop conscience que tout à une fin pour ne plus avoir envie de construire quoi que ce soit.

 

Quand j’arrivais à mes séances avec le psychologue, je me plantais sur la chaise et j’attendais qu’il me dise « comment vous sentez-vous aujourd’hui ? ». Il s’en fichait, de savoir comment j’allais, en réalité. Cette question était juste censée ouvrir les vannes, me lancer dans une réponse remplie d’émotions, de « matériel », qu’il pourrait alors travailler avec moi, peut-être. Je répondais simplement « ça va ». Il ne perdait pas le nord, il avait une bonne réserve de questions prêtes à l’emploi dans ses poches, il me disait « vous prenez bien vos médicaments ? » Je soufflais doucement mon mensonge ; « oui ». Il souriait, il était content et « voici le prochain rendez-vous merci au-revoir ».

 

Mais ce jour-là, je ne lui avais pas répondu cela. D’abord, il avait abaissé les stores de son bureau. « On sera quitte de voir la tempête s’en donner à cœur joie. Et puis, dans le noir, on se voit mieux ! ». Il m’avait balancé cela avec un sourire jovial, presque joyeux et les rayonnements de ses paroles irradièrent la pénombre qui avait absorbé le bureau. Le temps est quelque chose d’étrange ; vous vivez un instant tout à fait banal, vous déambulez, impassible, dans l’artère du présent et voilà que soudain, il se passe un bruissement, quelque chose d’aussi imperceptible que le froissement d’un mot contre les parois de la nuit et c’est toute votre mémoire qui se prend les pieds dans les cordes des douleurs anciennes qui trament votre vie. Elle les croche, elle les tricote, elle les emberlificote, elle joue avec ces fils du temps et puis soudain, quelque chose se passe, tout un pan voilant le passé vient en bas et tout devient comme si s’était hier, comme si c’était aujourd’hui, comme si c’était l’instant présent. Sauf que ce n’était pas un pan de moi qui venait en bas, c’était mon être tout entier qui tombait, c’était mon être tout entier qui s’écroulait pour ne devenir qu’un petit tas de poussière, un petit tas feuilles mortes sur une corniche déserte. L’homme devant moi venait de se muer en une de mes angoisses les plus tenaces. A son insu, évidement, car si l’on ne peut réellement parler de « choix » dans la distribution des personnages de ce genre de théâtre, c’est encore moins le psy qui le fait… Et quand il m’avait demandé, de sa voix d’eau transparente et claire, si je prenais bien mes Deroxat, je lui avais alors répondu « non ».

 

Je ne les ai jamais pris, vos machins, si vous voulez tout savoir ! J’en ai rien à fouttre de vos médicaments, j’en ai rien à fouttre de vous ! Pourquoi vous cherchez à me sauver ? »

 

Sa réponse faucha d’un coup le champ de ronces que je venais d’ensemencer entre lui et moi. Avec un grand calme, et une douceur qui m’était infiniment douloureuse, il m’avait répondu :

 

Parce que c’est mon job.

 

Je n’arrivais plus à lutter contre son pragmatisme et sa gentillesse. Malgré tous mes efforts pour contenir la lave, je sentais mes forces s’enfuir par les failles nées des assauts de sa patiente bienveillance. Je regardais cet être tranquille et disponible déposer entre nous un temps où me livrer, un espace où m'ouvrir. Je sentais ma carapace couler dans le lit de cette douce heure allouée.

 

Alors, je m'abandonnai. Je parlai de mes parents, de leur divorce, de la gamine perdue et blessée qui avait tant souhaité l’instant de leur séparation, parce qu’elle étouffait, entre leur chamailleries. Otage au milieu de leurs incessantes algarades, il me semblait que l’un et l’autre, épuisés par des jours et jours de conflit, venaient puiser en moi l'énergie de continuer leur combat. D'agacements en reproches, me père levait ses attaques. De cris stridents en blâmes, ma mère érigeait les siennes. De répliques en réfutations, mon père dressait sa défense. D'objections en indignations, ma mère élevait la sienne. Et moi je restais là, soumise à leur bataille, petite chose de treize ans, puis de quatorze, puis de quinze, qui leur servait de marchepied sur lequel ils pouvaient s’élever, tantôt l’un, tantôt l’autre, pour balancer de plus haut leurs flèches empoisonnées. Puis un jour, un cri, issu de nulle part :

 

« Ça suffit ! »

 

J’avais encore hurlé « il faut qu’il y en ait un des deux qui foutte le camp, j’en peux plus ! », avant de réaliser que le mugissement provenait de ma propre gorge. Je regardais alors mon père, et c’est donc lui qui est parti, sans dire d’autre chose qu’un claquement de porte. J’avais foutu mon père à la porte de chez lui !

 

Il était parti et je ne savais pas encore qu’il ne m’adresserait plus jamais la parole.

 

Je racontais tout cela à cet homme impassible, dénudant mon âme, mes sentiments, mais laissant à mon cœur ainsi mis à vif le douloureux loisir de contempler mon paysage en friche, mon désert. Je me sentis alors si découragée, si seule. Désespérément seule. Seule comme uniquement on peut l'être lorsque l'on se confie, lorsqu'on laisse échapper devant un être que l'on affectionne, les excrétions qui nous enlaidissent. Et de cette solitude enfla en moi un incandescent besoin de rapprochement. L'âme est ainsi faite qu'au plus fort des afflictions, elle s'envahit, pour survivre, du besoin éperdu de puiser en l'autre force et tendresse. Toute à ma désolation, j’enviais la plénitude de cet homme et rêvait, illusion dépouillée d'espérance, de m'y abreuver. Il était là, face à moi. Plus je parlais, plus j'avançais en mon désert, et plus je sentais mon énergie s’écouler, mon essence s'évaporer. Je sentais cette peine incommensurable qui pousse l'être à désirer tellement désespérément se blottir contre un autre, comme une toute petite chose. Juste le besoin de sentir la chaleur douce d'une force saine atténuer la brûlure du froid intérieur qui menace de congeler les battements d'un cœur déjà transi. Je sentais, avec tant de certitude, qu'il était le seul être contre qui je pourrais me blottir sans crainte, sans qu'aucun désir ne vienne raidir sa tendresse, sans qu'aucune attente ne vienne manger mon être, sans qu'aucune colère ne vienne ternir sa plénitude. Me laisser couler, doucement, dans le berceau de ses bras. M'abandonner et ne pas en mourir, mais sentir, au contraire, sa disponibilité et son humanité me restituer à moi-même.

 

Inaccessible quête                       impossible apaisement

 

je sentais la désolation m'envahir en corps à mesure que s'attisait le manque

je sentais mes membres se liquéfier

tout mon être s’éparpiller à ses pieds

avec les mots que je déversais

 

Aucune issue


Plus il est inabordable, plus l'attachement éperdu est violent. Plus l'attachement éperdu est violent, plus l’on coule inexorablement vers l'inexistence. Aucune issue. Besoin impossible à assouvir, chimère que je devais apprendre à étouffer. Cette détresse ne faisait qu'amplifier le vide. Je me sentais si infiniment seule. Lasse et éteinte. Asséchée, écrasée de solitude.


Au dehors, de violentes bourrasques tourmentaient les majestueuses frondaisons des ormes du jardin de l’hôpital.  Il faisait triste ce jour-là, c’était dans l’air.

 

 

 

Je regarde les quelques coquilles de noix qui bourlinguent sur le velours émeraude qui s’étale devant moi. La mer soupire jusqu’à mes pieds, les caresse doucement, puis court rapporter à l’horizon l’histoire du chemin qu’ils ont parcouru.

 

Même si, dans une relation thérapeutique, de petites choses uniques et nouvelles éclosent forcément, je savais que mes émotions démesurées et intenses, étaient reliées à mon passé. Je ne savais pas à quoi, mais j'en avais conscience. Alors, en fin de séance, j'avais remonté la muraille en lui disant d'un air hautain ; je n'ai confiance en personne, surtout pas en ceux qui sont toujours gentil avec moi. C’était tellement ridicule... Je voulais juste lui dire que je souffrais de l'attachement que j'éprouvais soudain, mais ces mots résonnaient si forts qu'ils se perdaient dans les méandres de mes tripes. J’abhorrais la carapace dans laquelle je me confinais pour fuir et trouver la rigidité nécessaire pour surmonter mes difficultés. Cela faisait de moi un être froid et intempestif que je détestais être, et la douceur des autres me manquait tellement. Pourtant j’orientais toutes mes forces vers cette détermination : « je n’y cèderai plus. »

 

« Je vais vous dire une chose qui va vous énerver. Ça va vous énerver, mais c’est pas la première fois que je le ferai et vous êtes toujours là, alors je vous la dis : pour être aimer, il faut d’abord s’aimer soi-même ».

 

Fin de séance. Content de lui, le regard empli d'une bienveillante espièglerie, il m’avait tendu sa main et le billet du prochain rendez-vous. « Pour être aimer, il faut d’abord s’aimer soi-même » Qu’est-ce que je pouvais faire de ça ??!...

 

J’étais sorti furieuse de son bureau. En passant devant le « coin télé », je vis Veronika qui haranguait un jeune homme. Il n’osait bouger. La tête rentré dans les épaules, il se balançait d’une jambe à l’autre sans rien dire. Me voyant, la vielle folle avait lâché sa victime pour me lancer, les yeux en feu et d’une voix démoniaque :

 

Arrêtes de marcher sur tes jambes ! Tu dois ouvrir tes ailes et t’élever dans l’Esprit Saint si tu veux conjurer les Forces du Mal et les Démons qui brûlent dans l’Enceinte Sacrée du Palais des Ombres !

 

Je n’avais trouvé que la vanité de ma propre folie pour contrer celle de cette vieille femme démente. J’avais bousculé le jeune homme et m’étais plantée devant elle :

 

Au clair de la luuuuuneeeeee

Mon habit Pierrot

Prête-moi ta bruuuuuumeeeee

Pour qu’j’y cache mes môôôô-hôô-hôôô !!

 

J’avais beuglé cette singerie au visage de la vieille, une main hérissée en crête de poule sur le sommet du crâne. Puis j’avais chicané un instant mes lèvres avec les doigts « Blublublubluuu ! », sous les regards interloqués de Veronika et de Xavier, un jeune garçon schizophrène, gentil comme tout et qui tomba instantanément en amour pour moi. Et presque aussitôt nous fûmes entourés par une armada d’infirmiers qui me demandèrent, avec une grande douceur,  si tout allait bien et me raccompagnèrent jusque dans ma chambre.  Je m’étais effondrée sur mon lit avec la lourde sensation que la séance chez le psy m’avait plus éreintée qu’autre chose. Je savais, que l’on pouvait parfaitement être aimée sans s’aimer soit même ! J’étais entourée de gens extraordinaires, doux et agréables, qui n’arrêtaient pas de me prouver leur amour sans que je n’arrivasse à comprendre ce qu’ils pouvaient bien trouver chez moi de si aimable ! Un peu comme s’ils avaient, sur leur nez, des lunettes en verre cathédrale, comme si ce qu’ils voyaient était l’illumination de la transparence de mon être, polarisée par la lumière de leurs propres âmes. Et je me sentais coupable. J’attendais avec frayeur l’instant où, soudain réveillés par la conscience de ma médiocrité et de ma pâleur, tout éberlués d’avoir été dupés, ils me jetteraient hors de leur estime, me balanceraient dans les ténèbres de leur mémoires, laissant en mon cœur comme un trou noir, masse d’amour étouffé, si dense et si intense, qu’aucun rayonnement ne pourrait jamais plus s’en échapper. Ecrasée de douleurs, aspirée en moi-même, condamnée à en crever à petit feu.

 

 

J’observe mon mari couché sur les galets. Il s’est endormi, apaisé et serein, après notre petite baignade de tout à l’heure. Nous avons batifolés comme deux gosses dans l’eau tiède, profitant d’une plage étrangement déserte. Les touristes préfèrent aller se griller sur le sable blanc du côté nord de Rhodes, là où les plages de la mer Egée conjuguent la compagnie de la foule au plaisir des vagues tranquilles. Nous avons optés pour le nord-ouest de l’île, là où les plages sont désertes parce qu’elles sont habillées de galets et non de sable confortable. Le soleil roule son œil brûlant sur l’étendue dénuée d’abri. Nous avons pris soin de nous engluer de crème solaire au sortir de notre baignade, mais je constate que mon mari est en train de virer au rouge. Je me déplace pour lui faire l’ombre qui lui évitera peut-être de trop briller dans la nuit… Je regarde cet homme doux et paisible qui partage sa vie avec la mienne. « Pour être aimé, il faut d’abord s’aimer soi-même ». Mon mari est la preuve de combien cela est faux. On peut tout à fait détester ce que l’on est et être aimée, j’avais constaté tellement longtemps cette douloureuse évidence. Il suffit pour cela de projeter en l’autre tout ce que l’on voudrait désespérément être. Il m’avait suffi pour cela d’idéaliser et de boire chaque jour à la source de son incroyable gentillesse, en essayant au mieux de lui voiler ma médiocrité, mes peurs, mes douleurs et mes tourments, en déviant son attention, et la mienne, du vide qui me déformait, du néant qui m’in-formait.

 

La mer soupire, l’eau s’insinue dans les anfractuosités et cela fait gargouiller les galets. Un homme s’est installé à une vingtaine de mètres de nous. Il enlève tous ses vêtements et, nus comme un  ver, s’étend longuement sous le soleil brûlant. Puis il court s’habiller d’eau claire. Il nage contre le large et disparaît de temps en temps sous la surface, pour réapparaitre un peu plus loin, tel un dauphin.

 

Cela faisait des mois que je glissais dans l’abîme.  Cela faisait des mois, une semaine, ou un an, je ne savais plus, tout ce que je savais c’est que cela faisait partie de ma vie et j’avais de plus en plus de mal de faire avec. Peu avant mon vingt-cinquième anniversaire, alors que je commençais tout juste à apprendre à me libérer du joug de la culpabilité qui m’attelait à ma mère, alors que je prenais lentement conscience de la potentialité d’élasticité des liens qui nous unissent aux êtres que l’on aime, j’avais décidé de prendre mon propre appartement. Trois mois après avoir emménagé avec mon ami, maman m’avait annoncé qu’elle souffrait d’un carcinome. On la traita, tout alla bien. On lui annonça sa guérison le jour-même où j’appris que je souffrais d’une endométriose… Trois ans après, elle rechutait et cette fois-ci, rien ne se passa bien. Le cancer était trop avancé. La maladie bouffait son corps, les traitements lui mangeaient toutes ses forces, la colère et la peur la liquéfiait, lui enlevait son sourire, lui consumaient le moral. J’avais passé tant de nuits auprès d’elle, pour tenter de la soutenir. Impuissante, je distinguais les fissures de son âme apeurée, j’entendais son organisme craquer sous le poids des traitements, je l’écoutais supplier la mort de venir l’arracher à tout cela. Je me sentais seule et inutile. J’aurais tellement voulu que mon père soit là pour m’épauler, pour nous accompagner, pour m’aider à la soutenir. Après tout, n’était-ce pas lui qui me l’avait donnée comme mère ?!

 

Il vaut mieux se retenir de s’agiter quand on est pris dans les sables mouvants, sinon on s’enfonce toujours plus. Chose plus facile à dire qu’à faire, quand on est assailli par les tremblements de la douleur... A la mort de maman, j’avais écrit à mon père, puis j’avais détruit la lettre, puis écrit à nouveau avant de détruire encore, puis encore et encore et finalement je lui ai envoyé les quelques pages qui avaient échappées à ma retenue. Qu’avais-je écrit ? Je ne le sais plus bien mais c’était certainement des horreurs, des erreurs. Les mots, plutôt que de me libérer, se sont retournés contre moi, gueule ouverte, m’ont bouffée, digérée, je suis devenue le vide que je voulais exprimer. Mon père était venu à l’enterrement de maman. Il ne m’avait rien dit, il m’avait juste regardé et de l’arc de ses yeux avaient jaillit un millier de flèches qui transpercèrent ma chair. J’avais mal, j’étais en colère. J’aurais dû garder l’élan de ma rancœur, fermer les yeux, la bouche, les oreilles, foncer droit devant moi, traverser le marécage d’un seul cri. Passer outre la fange, épuiser toute ma peine, recommencer à vivre.  Mais j’avais rouvert les yeux bien trop vite. J’avais vu mon image dans le miroir de boue qui s’étalait devant moi. Et la colère était tombée, laissant au désespoir le loisir d’étouffer mes forces. J’avais tout retourné contre moi, rejetant sur mes ratures les éclairs de son regard. Les flèches circulent encore, dans chacune de mes veines, je ne puis plus rien contre le poison qu’elles propagent. J’en ai plein les artères, je dois faire avec à présent, mais à ce moment-là, ça grouillait de douleur dans mon sang. J’avais si mal.  Mon "Je" mourait, éteint, étouffé par des douleurs éclatées, parsemées dans chacune de mes cellules. Toute tentative de mise en mots était vaine.

 

Paralysie

enfermée, ligotée, étouffée

dans l'infini de l'obscurité

 

Suspendu au plafond de ce piètre tableau un soleil éteint en forme d'âme défrichée regardait le désastre que plus rien ne pouvait apaiser. Mes bouleversements étaient trop vifs, depuis trop de semaines. Du fond de mon antre, les douleurs, en Méduse, pétrifiaient mes sentiments. Les sens endoloris, je ne ressentais plus mes émotion. Comme un caillou jeté si fort sur la surface lisse et miroitant d'un lac, les choses me frappaient en surface, avec violence, puis s'éjectaient au loin, au large. J’étais devenue glace. A chaque instant de la vie je disais « Ah ». Juste cela


puis rien.


Plus envie plus peur plus mal. Plus rien.

"Ah". Juste un bruit. Plat. Le bruit de la pierre sur la surface de l'eau, qui dans un ric-hochet, vole au loin, expulsé. Pour les regards, mon âme projetait sur l’écran, mon ombre, en forme de leurre ; un être souriant, attentionné et détaché. « …Et se rappelant que l’affection pour autrui détournent des douleurs égoïstes… » avait écrit Proust dans sa Recherche du temps perdu. J’offrais à mon mari tous les mensonges que je savais tricoter avec la laine rasée de mes déceptions, de mes attentes, de mes regrets. On peut offrir aux autres ce que l’on est, ce que l’on a construit avec ce que l’on a reçu. On peut aussi leur offrir ce que ce l’on n’a pas reçu, ou pas pu construire, mais si désespérément rêvé. Cela laisse dans les tripes un spectre d’amertume mais permet de continuer de vivre. Avec lui comme avec tout le monde, je jouais la flûte enchantée, je crapotais la joie mais j’avalais toutes les fausses notes et la mort ruisselait en moi. Je ne peux pas avoir d’enfant. Lorsque l’on m’avait annoncé cette sentence quelques années auparavant, ç’avait été l’écroulement du monde. Mais à ce stade de ma vie, je bénissais cette chance ; je pouvais disparaître sans le poids d’abandonner derrière moi un petit être rond et chaud qui aurait besoin de moi. Je n’avais pas le devoir d’assumer la responsabilité de rester en vie, sans un petit être qui me ferait croire que j’avais des devoirs. Je pouvais succomber sans dilemme, sans être obligée de me dire « je dois tenir tenir tenir »… Quand à mon mari, il m’aimait, et alors ? Il survivrait. Nous devons tous faire avec nos trous. Trop consciente que je courrais irrésistiblement vers ma fin je lui disais, d’un air détaché « Les gens qui se suicident, ils le choisissent, personnes ne peut les en empêcher, personne n’a à se sentir coupable. La vie doit continuer, pour eux. » Et la nuit venue, j’errais dans un désert de flammes glaciales, écrasée par les ténèbres. Le souffle froid du diable qui m’habitait gelait toutes les beautés à l'intérieur de mon cœur ensablé. S'y élevait en hurlement le fracas d'une pluie acide, des larmes affolées qui n'arrivaient pas à s'évader et gelaient, encombrant mon âme. Je brûlais d’avoir si froid. 

 

Oui mais voilà, je n’étais pas uniquement fécondée par la mort. J'avais en moi, tapis à l'opposé du néant, dans l'éclat d’un soleil géant, un oiseau bleu, une fleur de ciel, une rage de vivre. Et ce Titan traquait, matraquait, dès l'aube venue, les monstres qui rugissaient ma mort.


Comment était-ce possible ?


Comment est-ce possible d'avoir autant envie de vivre que de mourir ? D'être aussi déterminée à mourir qu'enragée de vivre ? Je n'en pouvais plus, je m'épuisais. Je pleurais chaque jour. Je composais des plans pour m’exterminer rapidement, sans douleur, sans tambour ni fanfare. Je pleurais en faisant la cuisine, je pleurais en faisant le ménage, je pleurais en regardant le paysage par la fenêtre, mais dès que mon mari rentrait, je plaquais à nouveau le masque sur mon visage. Je mourrais sans que personne ne puisse se dire « J’avais senti que quelque chose n’allait pas, pourquoi n’ai-je pas vu ce qui allait se passer ! ».

 

 

J’avais beaucoup bu ce soir-là. J’avais pris soins, auparavant, de me gaver de médicaments. Puis, le corps vacillant mais l’esprit déterminé, j’avais pris les clés de la Passat et l’avait menée jusqu’à ses dernières limites ; le pied au plancher, j’avais foncé tout droit dans le premier virage, qui, je le souhaitais désespérément, serait mon dernier. On avait pensé que je ne savais plus ce que je faisais. On avait pensé que les somnifères avaient altéré mes facultés. On avait simplement pensé que je m’étais endormie au volant. Quand j’avais rouvert les yeux, après trois jours de coma, je leur avais dit combien j’étais dépitée d’être encore en vie… Alors, on m’avait envoyé purger ma peine au charnier des fous.

 

 

« C’est bon, je ne vous parlerai plus », avait-je décrété au psy à la séance qui suivit mon effondrement. « Alors écrivez, cela peut être tout aussi thérapeutique » m’avait-il conseillé sans se démonter plus que cela. Ecrire… « Suis-je gauchère ou droitière ? » Je ne savais plus par quelle main empoigner un stylo, aucune d’elles ne savaient plus répondre aux ordres, ou au désordre, de mon esprit. Il aurait toujours dû en être ainsi, cela m’aurait évité de composer la lettre qui avait balancé ma vie dans le vide. D’une plume arrachée à mes ailes cassées j’avais taché de la suie de mes veines un papier qui m’avait définitivement éjectée de l’estime de l’homme le plus important de ma vie. Cela faisait un an, et quelques broutilles de calendrier.  Chaque mot me revenait. Ils se retournaient dès que je les posais et me souriaient en grimaçant, une sorte de grimace condescendante, emplis d'arrogance, de dédain. Ils s’élançaient hors de mon cœur, passaient au filtre de ma conscience qui les tournaient et retournaient, cherchant à leur façonner un sens précis, les expulsaient en les arrangeant en de grandes petites phrases nettes et précises… Mais une fois éjectés, ils se retournaient et me regardaient, me soupirant toute la verve du pamphlétaire. Souvent, si souvent se cachent dans les mots que l’on exprime une multitude d’autres qui ne se dévoilent que lorsqu’ils sont costumés de l’habit du signe...

 

Un jour, alors que je marchais dans le parc, Xavier s’était approché. L’air de rien, il marchait à une dizaine de mètres de moi, tête baissée, d’une démarche saccadée. J’avais longé un moment l’allé d’arbres qui agrémente le parc de l’hôpital. Une sérénité hors du commun se dégageait en cet endroit, et je m’y sentais infiniment bien. J’avais stoppé ma marche devant un des nombreux bancs de bois du parc. Quand je lui avais dit « Si ça te dit, tu peux t’assoir à côté de moi ! », c’était comme si j’avais ouvert les vannes de dégazage d’un pétrolier. Un flot de paroles, comme pour éliminer les gaz nocifs qui encombraient son esprit, pour dissiper l'accumulation des idées qui embarbouillaient sa conscience.   

 

En fait, je suis bien content que tu me dises ça parce que je me posais justement la question si je devais venir te demander si je pouvais m’assoir à côté de toi ou si je devais attendre que tu me le propose ou si je devais continuer mon chemin, parce que je si je te demandais si je pouvais m’assoir je ne savais pas comment tu prendrais ça et si j’attendais peut-être que cela t’énerverais et si je partais j’aurais été fâché de ne pas être venu de te demander si je pouvais m’assoir à côté de toi…

 

J’avais écouté avec stupéfaction Xavier débiter ses mots, en essayant de recomposer le message pour bien comprendre ce qu’il avait voulu dire.  « Tu dois me trouver bizarre, n’est-ce pas ? » m’avait-il demandé après que j’aie débarrassé le banc d’un paquet de cigarettes oublié. « je sais que tu vas me trouver bizarre mais je peux pas m’assoir parce qu’il y a une chose sur le banc dont je ne peux pas prononcer le nom et je ne peux pas m’assoir si c’est là, parce que sans ça… parce que sans ça... »  Une personne normale lui aurait peut-être demandé « parce que sans ça quoi ? ». Mais j’étais pas normale… Je m’étais contenté d’enlevé le paquet de cigarettes, je l’avais écrasé et fourré dans mes poches. « Voilà, tu peux t’assoir maintenant » Il s’était assis, raide, le visage tendu, comme forcé de le faire. « Enfin, si tu veux » avais-je ajouté. « T’es pas obligé en fait »

 

Nous avions parlé, longuement, prémices à de futures échanges passionnants et décisifs, tant pour lui que pour moi. Un jour que nous étions en salle de loisirs, et que nous délirions sur des sujets métaphasiques très sérieux, en tous cas selon notre sens de l’humour, il m’avait déclaré « je sais que je suis pas comme les autres, je suis quelqu’un de bizarre, j’ai les idées étranges, pas comme les autres, mais avec toi je me sens bien, je peux en rire, les choses prennent moins d’importance. Je suis bien avec toi… J’ai jamais eu de grande sœur mais je crois que si j’en avais eu une j’aurais ressenti  ce que je ressens pour toi » C’était une déclaration d’amour. C’était sa façon à lui de me dire « je t’aime beaucoup ».  Il y a mille et une façons de dire, ou de ne pas dire, « je t’aime », cette alchimie de penchants et de sentiments, panacées de l'humain, indivisible, unique et pourtant jamais semblable de et pour chaque individu. Sa déclaration était extraordinaire, courageuse, sincère et me toucha profondément. Une masse importante de Philia, un zeste d'Agapè, un peu de Storgê et une vapeur, discrète, d'Eros. Faisant fi de mon trouble, qu’il avait certainement perçu car il ressentait tout, il avait enchaîné « J’ai du mal à comprendre ce que tu fais ici. Il m'arrive de me demander pourquoi toi tu déprimes parce que j'ai l'impression que tu as toutes les ressources nécessaires. Après, je ne sais pas si tu apprécies ou si ça t'énerve, que j'essaye de te comprendre, c'est juste que je voudrais savoir pourquoi tu as si peu confiance en toi alors que moi, si je pouvais choisir qui être, je voudrais bien être quelqu’un comme toi ». Et ça avait été un bouleversement, un typhon, des bourrasques d’une félicité effrayante répandaient soudain un sacré désordre dans tout mon être. Toutes mes cellules s’étaient misent à trembler, assourdie, abasourdie. Je vacillais, les pieds collés au sol, suspendue au gouffre du ciel, la tête buvant le calice dans la rivière des étoiles, à deux doigts de m’y dissoudre. Je me rendais soudain compte que

 

j’aimais bien moi aussi,

ce personnage calme, ouvert,

sincère, réceptif,

 

rempli d’humour et d’excentricités.

 

J’aimais ce personnage qui partageait sans préjugés les délires de ce garçon, qui respectait ses voix et s’octroyait, sans crainte, avec indulgence, la franchise de lui exprimer ses sentiments et ses émotions. Je me rendais soudain compte, sans modestie ni réserve, avec un sentiment troublant, effrayant, émouvant, de fierté et de satisfaction, je me rendais compte

 

que ce personnage que j’aimais bien

c’était moi !

 

Toute à mon trouble, j’avais dit à Xavier « faut que j’y aille » et je m’étais enfuie dans le couloir. Mais après quelques dizaine de mètres, sachant que le jeune homme ne supporterait pas ce départ subit, j’avais stoppée net. Il vivrait l’enfer, dévoré par des questions sans réponse. Il se culpabiliserait et qui sait ce qu’il pourrait bien faire ? J’avais fait volteface et étais retourné auprès de lui, dans la salle de loisirs. Je l’avais trouvé au même endroit où je l’avais abandonné, exactement dans la même position, pétrifié, la tête enfoncée dans la chape de ses épaules. Je voyais des centaines de griffons qui tournoyaient autour de lui, prêts à l’emporter sur l’attelage du Dieu des Tempêtes. Je lui avais dit doucement que j’aimerais bien voir ses yeux et il avait relevé la tête. Je lui avais expliqué doucement que ce n’était pas à cause de lui que je m’en allais. « Ce que tu m’as dit me fait très, très plaisir. C’est quelque chose de précieux pour moi et je te remercie. Mais à présent j’ai besoin de me retrouver seule pour laisser tout cela faire son travail en moi, tu comprends ? C’est un peu comme quand on veut faire sa toilette. On a besoin de s’isoler, ce n’est pas parce que l’on n’apprécie pas les autres ou qu’on est fâché, mais c’est juste qu’on a besoin d’être seul, tu comprends ? » Il avait laissé mes mots résonner un instant dans les méandres de son esprit compliqué puis m’avait répondu « Tu dois aller faire la toilette dans ta tête, quoi ».

 

Je ne sais pas si j’avais fait beaucoup « la toilette », dans ma tête, il y avait eu un tel chamboulement… En tout cas, une chose est certaine, je n’avais pas réussi à remettre les choses exactement à la même place qu’auparavant…

 

Six mois après ma sortie, j’étais retournée voir le psy. Ça ne s’était pas bien terminé entre lui et moi, plus ou moins froidement. J’appréhendais ce rendez-vous formel, planifié le jour de ma sortie. Je suis entrée dans son bureau, du chagrin plein les veines. Les stores étaient levés, le soleil crapahutait sur tous les murs du cabinet. « Vous n’avez pas changée ! » S’était-il écrié, jovial et souriant, en me tendant la main.  « Quoi que… mais oui… ce sont bien quelques cheveux gris, par-ci par-là, qui se répandent !». J’avais pris l’air faussement outré et nous avions ris.

 

Abeille

suspendue

au miel de son regard

je sentais la magie de l’instant

 

l’instant où l’âme agit

 

étreindre mes blessures

 

Je pouvais revivre

 

 

Je regarde cette plage vide, libre, où chacun peut venir à sa guise se dénuder, s’étirer sous le soleil ardent, ou s’allonger sur les galets brûlant pour s’y rôtir tranquillement.

 

J’avais essayé d’exprimer avec désespoir ma souffrance, j’avais essayé de la cacher dans un paquet d’artifices… Ni mentir ni dire la vérité ne permet de trouver l’apaisement. Ce qu’il faut, c’est se faire artiste et créer sa vie au jour le jour, comme l’on a envie, comme on la veut, quitte à se raconter des bobards, à tordre la réalité, à enfiler les jambes dans le costume qui nous plaît, à virevolter sur un plateau, à essayer de trouver la satisfaction de jouer les personnages que l’on a envie de jouer et les jouer bien, par respect autant pour soi que pour notre « public ». Vivre, c’est monter sur scène et laisser éclater nos personnages, c’est marcher sur le fil de la schizophrénie en s’appuyant sur la courbe de la réalité comme balancier.

 

Je vais vivre, et quand les crocs de la mélancolie croqueront mes espérances, je me dirai que tout fini par passer, que tout à une fin, qu’il faut encore un peu de patience ; la mort viendra, de toute manière, me soulager un jour…   En attendant, je vais rentrer de ces vacances estivales, je vais retrouver mon chef, mon boulot, mon boulet. Je vais dire à qui veut l’entendre « vous n’avez pas changé, quoi que… mais oui… ce sont bien quelques cheveux gris, par-ci par-là, qui se répandent ! » et je rirai avec eux de cette pique d’humour tendre, parce que, si nous restons nous-mêmes au fil du temps, comme la plupart des oiseaux, nous muons tous…

 

Mon mari s’est réveillé, il s’étend disgracieusement en braillant un bâillement qui doit s’ouïr jusque sur la côte nord…

 

J’ai envie d’aller rejoindre l’éphèbe qui barbotte toujours non loin de nous, j’ai envie d’aller m’oublier dans cette étendue hellénique et  de me laisser bercer par sa respiration placide. Je jette en riant ma capeline sur la tête de mon mari. Je sais qu’il réagira à cette provocation en me pistant, qu’il me coulera la tête dans l’eau claire. Je prendrai l’air fâché, il m’embrassera et nous ferons la planche en laissant aux vagues la liberté de dévoyer nos corps comédiens et nos âmes artistes…

 

 

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28 août 2014 4 28 /08 /août /2014 14:50

Voici la véritable histoire – romancée – de Mme R.

 

D’abord, c’était son fils qui était arrivé. Il avait sonné, comme d’habitude, mais il lui avait semblé que le carillon avait été plus assourdissant, plus profond, comme irréel. Il était entré sitôt après, sans attendre qu’elle vienne ouvrir. Comme il le faisait d’habitude. Il avait crié « C’est moi maman ! », comme il le faisait d’habitude et, comme d’habitude, il était venu déposer un baiser sur sa joue froide et fripée. Mais elle savait que ce jour-ci ne s’écoulerait pas « comme d’habitude », aussi son cœur battait-il plus fort en sentant les lèvres chaudes de son fils sur le crêpe de sa peau. Depuis le matin, elle avait lutté pour maintenir ses larmes en équilibre sur le rebord de ses paupières inférieures, mais la caresse du souffle tendre de son fils cadet, était venue forcer le déséquilibre et les larmes s’étaient mises à rouler sur ses joues. Sa volonté et sa pudeur ne pouvaient plus lutter contre son émotion. « Maman, ça va aller » lui avait-il soufflé doucement en la serrant contre son cœur.

 

Sa fille était arrivée peu après. Contrairement à son frère, elle ne sonnait jamais avant d’entrer. Elle ouvrait la porte en criant « Coucou maman, c’est moi ! ». Plus vive que son frère, plus entreprenante, plus insouciante.

 

Le dos rivé au médaillon de son Louis XVI, elle regarde ses deux enfants s’affairer. Elle avait voulu les aider tout à l’heure, mais elle avait eu un malaise et sa fille lui avait ordonné d’aller s’asseoir. Et c’est ainsi, calée dans son fauteuil, qu’elle participe à l’empaquetage de ses affaires, dans une atmosphère de souk parce qu’elle est un peu sourde et qu’il faut parler très fort. « Et ça maman, tu veux prendre avec ? » crie Jeannine en agitant une sorte de gros chiffon couleur bordeaux. « Oui bien sûr ! » répond Madame R. sans même avoir vu de quoi il s’agit. Le temps qui prend tout la dépouille de sa vue, de son ouïe, de ses forces. Elle perd des petits bouts de vie, tous les jours un peu plus, on ne la dépouillerait pas de ses fripes, aussi démodés fussent-ils !

 

Elle regarde le cadre posé sur le vaisselier. La photographie de son défunt mari. Il avait été un mauvais mari, égoïste et volage. Il l’avait rendue malheureuse. Mais on ne divorçait pas à l’époque, cela ne se faisait pas. Alors elle avait accepté ses frasques, ses caprices, ses maîtresses. Arrivé au seuil de sa mort, il lui avait déclaré « je n’ai pas été un bon époux. Je n’étais pas attentionné, je me suis montré indifférent face à tes tourments et à tes peines. Je t’ai trompée souvent. Toutes ces femmes, je les ai désirées, mais toi, tu es la seule que j’aie aimée et toi seule méritais d’être la mère de mes enfants ». Elle avait pleuré. Il n’avait pas été un bon mari, mais il avait été un bon père. « Jeannine, je veux prendre ton père aussi ! » crie-t-elle à sa fille en désignant la photo sépia où sourit un quarantenaire séduisant.

 

Alors, mesurant toute l’importance de ces instants de préparation, prenant conscience que le tournant que prenait en ce moment sa vie serait certainement le dernier, elle laisse encore une fois courir son regard sur toutes les choses qui faisaient de cet endroit son « chez elle » depuis maintenant plus cinquante-sept ans. Elle doit abandonner toutes ces choses, car là où elle va, ce n’est pas possible de les emmener avec elle. Ses yeux crapahutent le long des murs, frôlant à peine les copies de maître, Boucher, Tiepolo, Watteau, aux encadrements rococo qu’elle n’aime pas du tout. Son mari trouvait cela « distingué » et en avait accroché partout. Après sa mort, elle n’avait eu ni l’envie ni le courage de les remplacer. Elle s’arrête longuement sur les photographies des visages qui rayonnent au milieu de ce fatras de tableaux. Les photographies de ses trois enfants ; Roger, le grand sensible. Les yeux du garçonnet, qui semblent fixés dans un étonnement perpétuel, laissent une impression exacte du caractère délicat, curieux et attentif du cadet de ses fils. Affectueux, dévoué, tendre, Roger redoute le départ de sa mère et souffre à la pensée de la distance qui les séparera, même s’il ne le montre pas. Au milieu, Jeannine, une perpétuelle petite lueur de malice dans le regard. À cinq ans, elle portait déjà une cicatrice à l’arcade sourcilière et l’on distingue, sur le cliché, les reliquats d’une blessure au menton. Car chez les Pasquier, le casse-cou téméraire, leste et frétillant de vie, c’était la fille. Et tout à droite, Claude, l’aîné. Indépendant, raisonnable, charmeur, il avait fixé l’objectif d’un regard de séducteur qui le faisait ressembler à son père. Plus libre que les autres, très vite émancipé, et peut-être aussi parce que lui et son père n’arrivait plus à s’entendre – ils se ressemblaient trop - Claude avait quitté très tôt le foyer pour aller s’installer en Amérique, où il avait trouvé une épouse qui respectait son indépendance et partageait son désir de ne pas avoir d’enfant. Elle ne l’avait plus vu depuis deux ans. Mais bientôt, elle pourra le serrer contre son cœur, pas trop fort, pas trop longtemps, car il n’aime pas les effusions de tendresse.

 

En dessous des portraits de ses enfants, la photo de ses petits-enfants. Joey, Luca, Kevin et Sarah. Elle les aime fort, ses petits-enfants, mais elle n’a jamais su cacher sa préférence pour Sarah. Elle vante à qui veut l’entendre la beauté de sa petite-fille, sa gentillesse, sa grâce, son talent. Tout comme sa mère, Sarah, curieuse, indocile, téméraire, avait exploité les capacités d’agilité et de souplesse de son corps – et de son esprit – dès son plus jeune âge. Sa mère l’avait inscrite très tôt à l’école de « cirque et théâtre », plus pour s’offrir quelques heures de répit que par espoir de la voir percer dans un de ces arts. Aujourd’hui, Sarah était une artiste confirmée, majestueuse acrobate aux dons exceptionnels qui l’avaient menée au sommet : le Grand Cirque du Soleil. Elle  y avait pratiqué son art durant deux saisons. Elle exerce à présent son talent comme instructeur en arts du cirque, à l’école nationale de cirque de Montréal.

 

Elle décroche les petites ballerines qui sont accrochées au montant de la bibliothèque ; les premiers chaussons de gymnastique de Sarah. Celle-ci avait pris soin de les relier d’un joli ruban jaune et les avait offertes à sa grand-mère la veille de son départ pour les États-Unis. Elle dépose cette espèce d’écharpe autour de son cou et passe en revue les livres qui garnissent la bibliothèque ; dix volumes d’une encyclopédie Larousse, Édition 1960, qui ne sert plus à personne ; mis à part sa désuétude, il y a internet à présent, qui synthétise la connaissance de manière bien plus complète et bien plus pratique. Enfin… pour qui sait se servir de ces « nouvelles technologies ». La série de bouquins « Reader’s Digest », qu’elle n’a jamais pris le temps de lire, une belle collection de livres acquis grâce aux « points Silva », les albums photos, qu’elle regarde souvent. « Faudra pas oublier les albums ! » crie-t-elle par-dessus son épaule. À côté de la bibliothèque trône l’argentier. La sobriété du meuble contraste avec son contenu. Ce que l’on aperçoit à travers les portes vitrées ne laisse aucun répit au regard et à l’imagination. Les bibelots y sont entassés, accumulation d’objets glanés au cours des décennies ; des santons de porcelaine se chicanent les couleurs avec un alignement de matriochkas. Des coquillages à la nacre finement ciselée crânent devant une statuette en porcelaine représentant la vierge et l’enfant. Une tour Eiffel miniature, une multitude de bougies, le petit ballotin à dragées du baptême de Sarah. Chaque objet, un écrin de souvenirs. Elle doit se séparer de tout cela. C’est son choix.

 

Elle prend la petite boîte en forme de chausson renfermant les amandes du baptême de sa petite-fille chérie. Comme une gamine qui s’apprête à faire une bêtise, la grand-mère jette un regard furtif en direction de la chambre à coucher ; ses deux enfants s’affairent, ils ne font pas attention à elle. La grand-mère s’oublie dans un petit rire fripon et tire sur le ruban qui ferme la boîte. Elle écarte délicatement les ailes de carton, plonge deux doigts à l’intérieur du coffret pour y puiser une naille rose, douce, ferme comme les joues de sa petite-fille le jour de sa naissance. Elle enfile rapidement le bonbon dans sa bouche, replace la boîte et ivre de plaisir, va se rasseoir dans son fauteuil. « Tout va bien maman ! » s’inquiète Roger sans sortir le nez des valises. « Mhmhmmm » répond la grand-mère en laissant chloquer le bonbon dans sa bouche, le faisant cogner contre son dentier dans un petit bruit de castagnettes.

 

Elle va partir pour l’Amérique ! Elle va retrouver sa petite-fille, et l’enfant qu’elle a mise au monde il y a tout juste six mois, lui offrant ainsi le bonheur - qu’elle considère comme un privilège - d’être arrière-grand-mère. Ses enfants lui ont offert ce cadeau, pour son quatre-vingt-troisième anniversaire ; elle déménage ! Ils partent tous les trois après-demain. Ils vont retrouver Claude, qui les accueillera, à l’aéroport de Montréal. Elle se laissera guider jusque vers sa nouvelle demeure, un petit deux pièces que Claude et son épouse Céline ont aménagé voici plusieurs années au rez-de-chaussée de leur maison, pour y accueillir des vacanciers et rentabiliser ainsi l’espace de l’immense demeure. Ce sera son appartement à présent, elle y écoulera le reste de ses jours.

 

Elle est heureuse, elle va enfin pouvoir jouir de la présence de son fils aîné. Elle va pouvoir passer du temps avec sa petite-fille, qui habite à deux rues de chez Claude. Elle pourra aller admirer sans mesure son petit colibri danser dans les airs, se mouvoir hors de l’espace et du temps, comme un ange en suspension, libre, radieuse, étincelante, dans les couleurs diaphanes des projecteurs. Et surtout, elle pourra savourer le bonheur de voir grandir son arrière-petite-fille. Elle l’emmènera à tous les spectacles auxquels sa mère participe encore, souvent, à côté des cours qu’elle dispense.

 

 

Elle prend dans ses mains les ballerines qu’elle avait déposées sur ses épaules. Elle a peur, soudain, elle angoisse. Les larmes la reprennent, son cœur s’agite, son esprit se trouble. Elle a tant rêvé de ce départ, que ses trois enfants ont concrétisé, en lui en offrant toute l’organisation, pour son quatre-vingt-troisième anniversaire. Ils ont tout arrangé, fait les papiers, les réservations, toutes les démarches nécessaires. Jeannine et Roger l’accompagneront à Montréal, puis à leur retour, ils termineront de vider la maison, la vendront certainement, on ne sait pas encore très bien, on hésite. Elle a choisi tout cela, mais elle angoisse, pourtant. Car les grands bonheurs, comme les grands malheurs, engendrent des doutes et des peurs parfois intenses, et il n’est pas toujours possible de les vivre sans effroi...

 

 

 

28.08.2014©Judith Beuret 

 

Mme R. partira prochainement rejoindre sa petite-fille aux États-Unis

 


acrobate.jpg

photo : Perry Wilson

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12 juillet 2014 6 12 /07 /juillet /2014 20:51

Il y a des esclaves au Paradis !


 

Les Caraïbes, destination de rêve... ou de cauchemar. 

 Cette nouvelle est une fiction, sur fond de réalité ;

si les personnages et l'histoire sont fictifs, le cadre,

lui, est bel et bien réel... L'émigration haïtienne vers

la République dominicaine commence sous l'occupation

américaine de l'île d'Hispaniola en 1915. Dès cette période,

de nombreux travailleurs haïtiens vont immigrer en répu-

blique dominicaine. Cette migration va être organisée sous

le nom de "Traite verte".

 

Il doit être six heures. Ici, pas d’Angélus pour me le confirmer.

 

Je suis à peine arrivée dans ce pays que je le regrette déjà… Bien fait pour moi, je n’avais qu’à pas abandonner mon sort aux sournoiseries du hasard. J’avais trois semaines de vacances devant moi et aucune envie de rester chez moi. Aucune envie de partir non plus, d’ailleurs. Je n’ai plus envie de rien, en fait. Plus envie d’être ce que je suis. Plus envie d’être ce que je ne suis pas, surtout. Pour survivre à mes angoisses, je me suis pétrifiée dans une verticalité rigoureuse et constante. J’assume ma vie en tentant de rester digne, les pieds vissés dans la roche, la tête qui boit la tasse dans la rivière des nuages et tout le corps cintré

 

à l’étroit

entre le ciel et la terre

 

Trois semaines de vacances, et je me voyais déjà avec effroi tirer sur le fil des jours pour défaire les mailles de ce tricot de repos forcé en essayant de ne pas m’emberlificoter dans les boucles distendues du temps, de ne pas m’y perdre... Alors, j’ai pris entre mes mains la mappemonde qui prenait la poussière sur le haut de l’étagère. J’ai fermé les yeux et je l’ai tourné, tourné, tourné… J’entendais le roulement de la terre tourbillonner sur son axe, ivre de rêves qui ne réussissaient plus à me stimuler. Je pensais ; n’importe où, c’est égal. J’ai posé un doigt sur la boule qui a stoppé net sa pirouette. J’ai gardé les yeux fermés longuement, savourant cet instant d’incertitude où rien n’est encore écrit, où tout reste à inventer. N’importe où, ça m’est égal. Puis j’ai ouvert les yeux. Les Caraïbes. Destination rêvée par toutes les personnes un tant soit peu saines d’esprit… Moi, j’aurais autant aimé le Kamchatka… Mais bon, j’avais décidé de me livrer au hasard, je n’avais plus qu’à accepter sa suggestion.

 

Et me voilà, une semaine après, sur une plage du sud de la République Dominicaine. « Vos envies de sable blanc, de mer turquoise et de vacances reposantes sur un site magnifique tout droit sorti d’un album photo, deviennent réalité » vantait la pub… Je suis arrivée hier soir et déjà je le regrette. Trop chaud, trop humide, la clim’ fait un boucan d’enfer et je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. J’ai attendu qu’un premier râle de jour se libère de la glu nocturne et je me suis enfuie de ma chambre. J’ai traversé les couloirs silencieux et j’ai eu la peur de ma vie en croisant le gardien - un grand noir à la mine patibulaire - au contour d’un couloir. Effrayée par son « Hola » énergique je me suis enfui en vitesse sans même chercher à savoir où j’allais. J’appris plus tard que le « Hola » dominicain n’a rien à voir avec notre interjection, qui sert à appeler l’impertinent à la modération… J’ai fini par découvrir la sortie côté plage. Enfin, si l’on peut appeler cela une plage ! Une mince bande de sable certes doux et fin, mais qui s’avance timidement vers la mer et disparaît avant d’avoir atteint les flots, remplacée sans transition par une roche poreuse, noire, volcanique.

 

Je  suis assise sur ce sol lunaire et écoute la mer s’amuser avec sa texture, s’éclater sur ses arêtes, marivauder dans ses vésicules. J’envoie la barque de mon regard voguer sur l’océan d’images qui s’étale devant moi. Je laisse se dérouler le fil de mes pensées, l’esprit solidement arrimé à ma conscience. Je voyage sur mes ratures. J’ai traversé les ronces, engendrées de mes péchés. J’y ai laissé des lambeaux d’être et aujourd’hui c’est diminuée de toutes mes fragilités que je roule mes bosses, tel un bloc de marbre, si lisse et si dur que même le plus fin des diamants n’arrive plus à y sculpter les sillons de l’espoir. Il me manque de moi tout ce qui pouvait devenir beau. J’ai confié l’argile de mes faiblesses à ce qui était de plus « hors de moi », à ce qui était de plus différent de moi, afin que le feu qui me ravageait ne la durcisse en une boule informe de rancœur et de haine, qui se coincerait au fond de ma gorge. J’ai fuis ma thérapie, et mon thérapeute, avant d’avoir récupéré mes rêves et mes fragilités et aujourd’hui, seul me mêler à la terre qui nourrit pourrait me permettre de retrouver une illusion de quiétude.

 

L’expérience m’aura apporté la sérénité face à la mort. Aujourd’hui, seule dans ce pays inconnu, brûlant, battu par les vents, je ne connais plus aucune autre crainte que celle de vivre…

 

Un reniflement derrière moi m’arrache à mes pensées.  Je me retourne. Un tout jeune homme est assis à dix mètres de moi. Perdue dans mes divagations, je ne l’ai pas entendu approcher. Il s’est installé sur la bande de sable, derrière moi, appuyé contre un gros sac de toile. Et piqué dans le sable il y a… Oh non ! Ce n’est pas possible ! Planté juste devant lui, un sabre immense! Le type est un beau métis, il a l’air tout jeune, encore presque un gosse. Deux perles immenses luisent comme la mort sous ses sourcils. Il me fixe, sans bouger. Si cela se trouve, c’est un clochard et il crève de faim ! Il a besoin d’argent, il veut me détrousser. Mais je n’ai rien sur moi, je me suis enfuie de ma chambre en chemise de nuit ! Ou alors oui, tiens, peut-être qu’il veut « juste » me violer ? Oui… enfin non, ça je ne crois pas, avec mes 45 balais, je suis trop vieille pour inspirer de telles pulsions. Me bouffer ! C’est ça, il crève de faim et manger de la chair humaine ne doit pas l’effrayer. Si cela se trouve, il a déjà dévoré plein de touristes ! Je n’en sais rien, enfin je veux dire, je ne la connais pas cette île, je ne sais pas ce qui s’y passe, d’horreurs et de tragédies ! Mon esprit s’affole, digresse, part dans tous les sens et la panique me gagne.

 

J’ai… peur !? Je me rends compte soudain avec hébétude que… j’ai peur de mourir ! Cela fait des mois que je traîne derrière moi ma vie par les cheveux comme une vulgaire poupée de pate. Je la maltraite, je la méprise, je ne lui trouve de beau que la mort qu’elle promet, au bout du chemin. Et là, soudain, j’ai peur comme si je tenais à elle ! Je sursaute et mon cœur flanche lorsque soudain le garçon me lance, claquement de fouet :

 

  • Coco !


 Je ne comprends pas. Je dois avoir l’air stupide car il se met à rire. Il se lève, prend son sabre et je sens bien que cette fois, ma dernière heure est arrivée. C’est con quand même, la vie. On souhaite tous les jours disparaître et quand le moment se présente on voudrait pouvoir se sauver… Je vais crever, à 8'000 kilomètres de chez moi, bouffée par un gamin…

 

Ledit gamin plonge la main dans son gros sac de toile et en ressort un  immense caillou.

 

  • Coco ? me répète-t-il en agitant devant moi…. une noix de coco !


 Alors là je n’en peux plus. Tous mes muscles se relâchent d’un coup et je m’affale sur la roche dure, raboteuse et inconfortable.

 

 

~~~~~~~~~~~~~~~~

 

 

Je contrôle une dernière fois mon sac à dos : crème solaire, antimoustiques, appareil photo, trois barres de céréales, ma petite trousse de premiers secours. L’enveloppe avec la photocopie de mon passeport est bien là… l’original est dans le coffre, comme le conseil le manuel du bon petit touriste. Je crois que j’ai tout. Je descends à la réception de l’hôtel, où Kunal doit m’attendre déjà depuis dix minutes. Kunal, c’est le jeune homme que j’ai rencontré sur la plage, le matin de mon arrivée. Je l’ai d’abord trouvé collant, au départ. Mais ce garçon me plaisait bien au final. J’appréciais sa compagnie. Je me sentais troublée par son innocence, sa candeur. Lorsque je m’étais écroulée sur le sable tantôt, il s’était affolé et s’était précipité vers moi. « Ou malad ? Ou oke ? Ou va bien ? » [1].

 

Je me suis relevée et je lui ai dit « c’est bon, tout vas bien t’inquiète pas » et lui ai lancé un sourire qui se voulait rassurant. Alors il m’a carrément enguirlandé ! « Pa fè sa! Mwen te pè! »[2] m’a-t-il asséné avec reproche en mettant sa main sur le cœur pour appuyer la trouille que je lui avais fichue.

 

  • Non mais et moi alors ?! J’ai pas eu peur peut-être ? Tu m’as foutu la trouille de ma vie, si tu veux savoir !

 

Il m’a regardé sans avoir l’air de comprendre ce que je venais de lui dire.

 

  • Ah oui, tu comprends pas le français j’imagine. C’est pas grave, oublie…

 

  • Si, bien sûr je comprends le français. Pourquoi toi eu peur ? J’ai pas fait de mal ?

 

  • Tu t’installes derrière moi au petit matin sans dire un mot avec ton gros sac rempli de chépas quoi et un sabre gros comme ça – je bas des ailes en mimant un truc démesuré – et tu t’étonnes que j’aie eu la trouille ?  Mais tu sors d’où, d’abord ?

 

Kunal avait baissé les yeux et me laissait l’enguirlander sans broncher. Je ne suis pas sure qu’il comprenait tout ce que je lui disais, mais il comprenait que j’étais fâchée et cela semblait le troubler. « Excuse-moi, c’est pas grave » ai-je tenté de le rassurer. Je lui ai pris une coco, j’ai bu le liquide tiède et j’ai détesté ça. Ensuite je l’ai regardé décalotter l’amande de sa gangue, maniant sa grosse machette avec une dextérité époustouflante. Puis, alors que j’avais à peine commencé à croquer dans la chair blanche et succulente de l’amande, il m’en a proposé une seconde. Il insistait et moi je m’agaçais. Pourtant, sans comprendre pourquoi, je n’arrivais pas à me décider à retourner à l’hôtel. Passant par-dessus mon refus, il a décalotté une seconde coco, a glissé la paille dans le trou de la bogue et me l’a tendue, tout sourire. Je n’ai pas eu le cœur de refuser, malgré le dégoût que m’inspirait ce liquide trouble, tiède et un peu amère, qui n’a rien à voir avec le sirop blanc, frais et sucré que l’on trouve dans nos supermarchés.

 

J’en suis là dans mes pensées lorsque j’arrive à la réception de l’hôtel. Aujourd’hui, Kunal doit me faire visiter Santo Domingo. Cela fera le cinquième jour qu’il me chaperonne. Juste avant de le quitter, après notre première rencontre, il m’a proposé de l’engager comme guide. « Je n’ai pas de voiture » lui ai-je dit, dépitée. « Pas problème, moi j’ai le véhicule. Je fais visiter toi toute l’île, tout partout où tu veux. Tu vas mettre les habits et on part » a-t-il enchaîné tout de go. Je ne connais personne ici, mon hôtel se situe à 2 kilomètres du centre-ville, la grève rocheuse rend toute baignade impossible. Il y a bien la piscine de l’hôtel, mais je me voyais mal passer toutes mes journées au bord de cette grosse baignoire, affalée sur un grill telle une sardine sur un transat. Je me sentais irrésistiblement tentée d’accepter… Le soleil des îles cognait décidément bien fort et altérait mes facultés de

circonspection…

 

  • Je ne sais pas… Tu as le permis ? lui demandé-je naïvement.

 

  • Hé, je te fais visiter tout partout ! Tu me dis et moi je te conduis. Je connais tout ici ! Tu veux aller où ? San Pedro ? La Romana ? Santo Domingo ? Y a les magasins ! Tu peux acheter souvenirs. Tu viens ?

 

Agacée par ses mauvaises manières d’évincer mes questions en s’empressant de me bombardée de propositions zélées, je lui répondis sèchement que non, je n’étais pas intéressée, au-revoir. Et je filai en l’abandonnant avec sa machette, son sac de cocos et son impertinence… et sans même lui payer les cocos !

 

Il fallait pourtant que je trouve un moyen de me rendre en ville, car parcourir deux kilomètres sous cette chaleur et cette humidité tropicale, c’est comme en franchir dix sous la latitude européenne. Le réceptionniste de l’hôtel m’assura que le moyen de transport le plus efficace et le moins cher était le motoconcho[3]. « C'est le moyen le plus économique et le plus rapide. Vous en trouverez partout le long de la route. Vous pouvez négocier le prix mais en général, c’est 1€ pour aller au centre de Juan Dolio ».

 

Deux heures plus tard, pourtant fraîchement douchée mais déjà toute poisseuse de transpiration, je m’engageais sur la route menant au centre-ville. Je n’eus pas le temps de faire deux pas que déjà, on m’accostait.

 

  • Tu veux le taxi ?

 

Tenace, mon petit compagnon de ce matin avait troqué sa machette et son sac de cocos contre un casque et une « motoconcho », une sorte d’antiquité de vélomoteur qui pétaradait de façon douteuse.

 

Et c’est ainsi que Kunal devint mon chauffeur personnel. Depuis quatre jours, il me fait découvrir la région, me balade des heures durant sur sa bécane, sans casque, empruntant les autoroutes, slalomant entre les voitures, zigzaguant dans les ruelles des villages. Et si j’apprécie cette téméraire liberté, je me dis que cette fois-ci, je suis vraiment devenue folle !

 

Aujourd’hui, Kunal doit m’emmener à Santo Domingo. C’est à plus de 60 kilomètres de Juan Dolio et cette fois, j’angoisse un peu ; c’est un long trajet, on va en avoir pour des heures. Mon jeune chauffeur n’est pas encore arrivé et je crains qu’il ne lui soit arrivé quelque chose. Je m’installe à l’ombre d’un des palmiers bordant l’hôtel et observe les papillons qui volètent ça et là, chamaillant l’intensité de l’orange de leur ailes avec le fuchsia des pétales des trinitarias[4].

 

Kunal arrive enfin, tout sourire, un casque posé de guingois sur le sommet du crâne. 

 

  • J’ai la grande moto, c’est mieux pour le long trajet jusqu’à Santo Domingo ! jubile-t-il avec fierté. Monte !

 

Je ne sais pas où Kunal s’est procuré ce nouveau moyen de transport et je préfère ne pas le savoir… Je grimpe à l’arrière, m’agrippe à sa taille. Nous voilà partis pour la capitale.

 

Nous dépassons Guayacanes. De chaque côté de la route qui longe la mer, la nature est envahie d’ordures.  Je suis effarée de constater l’état lamentable des bordures de route. La côte est un immense dépotoir ! Et le chapelet de taudis qui s’égrène tout le long de la chaussée me consterne. On y constate tout et n’importe quoi ; un vieux gringo assis devant sa cabane vend des lunettes de toilettes déjà passablement usagées. Accrochées sur la façade de sa bicoque, elles déguisent la palissade de bois en un improbable intérieur de sous-marin, surchargé de hublots. Juste à côté c’est une vieillarde, qui grille quelque morceau de viande sur une vieille gente de camion rouillée. A peine plus loin, mes yeux n’en croient pas leurs organes quand ils se posent sur un pickup gonflé d’un millier de chaussures, des baskets de toutes les couleurs, débordant de la benne, entassées sur le capot et jusque sur le toit ! Un mille-pattes y trouverait son bonheur sans réussir à y dénicher une paire jumelle ! Tout le long de la route, des femmes, des hommes, des enfants, assis sur des chaises branlantes ou à même le sol, cherchant l’ombre sous les avant-toits des coiffes en tôle ondulée de leurs taudis. Et partout, des ordures. Des sacs plastiques bleus et blancs dansent la farandole sous l’effet du vent, sur la chaussée jonchée de bouteilles de pet, de barquettes en carton et d’une quantité effarante de détritus impossible à identifier. Je n’ai rien vu de toute cette saleté et de toute cette misère lors de mon transfert, l’autre soir. Mon avion a atterri à l’aéroport de Santo Domingo à 20h00. Ce n’est pas tard, mais le soleil ici s’enfui très tôt et il faisait déjà nuit. Le taxi filant dans la nuit me berçait, le ronronnement de la clim’ et la fatigue du voyage achevait de disperser mon attention dans l’éther d’une douce léthargie. Mais aujourd’hui je peux constater la supercherie, toute la misère camouflée derrière l’appeau de splendeurs florales, de plages au sable d’or et d’étendues d’eau turquoise, destiné aux touristes. 

 

Les taudis se font plus rares et font place à une végétation riche et variée mais toujours envahie de détritus. Kunal accélère. Il a abaissé son casque, plus pour l’empêcher de s’envoler, supposé-je, que par réel soucis de sécurité… Quant à moi, je m’en ramasse plein la figure. Je serre plus fermement sa taille et enfoui mon visage contre son dos, pour me protéger des bourrasques qui bataillent mes cheveux, giflent mes joues et  brûlent mes yeux. Mes mains s’accrochent aux hanches du jeune métis. Je sens la fermeté de sa peau, sa douceur, sa chaleur, à travers son tee-shirt. Je savoure la tiédeur du contact de son dos contre ma poitrine. Je m’abandonne à la sensualité de ce contact charnel. J’en oublie les dangers de la route, les convenances, j’en oublie mon âge…  

 

Nous quittons le bord de mer pour entrer par l’est dans Santo Domingo et nous voici bientôt devant un impressionnant bâtiment, un bloc de béton plutôt laid, à mon goût. Kunal stoppe la moto, enlève son casque.

 

  • C’est El faro a Colón. La honte de ce pays !

 

L’esthétique du bâtiment est affreuse. Il s’agit d’un monument démesuré, ultra-bétonnée, qui ressemble à un personnage couché, les bras en croix. Kunal m’explique que ce monument a été construit en 1992 pour célébrer le 500ème anniversaire de la découverte de l’île par Christophe Colomb. Avec une animosité non dissimulée, il m’explique que tous les pays corrompus de l’Amérique latine ont participé au financement des 70 millions de dollars qu’a coûté ce mausolée. 70 millions de dollars pour un phare, le seul de la planète que l’on ne voit absolument pas depuis la mer ! Le seul phare au monde qui ne possède aucune lanterne, qui n’aura jamais servi, et ne servira jamais à rien. « Regarde ! Y a des poubelles partout, tout le pays est sale ! Et la pauvreté ! Moun pete ![5] Tous ces enfants qui ne vont pas à l’école ! Pas de sous pour eux, mais pour "ça" !... »  explose-t-il. « C’est la honte de ce pays ! » scande Kunal en brandissant le poing et sa révolte me frappe. Il a perdu sa candeur et semble soudain si adulte. Mais le malaise se dissipe rapidement et nous quittons cet endroit pour nous enfoncer dans la ville.

 

Kunal me fait visiter les quartiers riches, me montre la maison de Christophe Colomb, construit en réalité par son fils en l’hommage du navigateur, quelques années après sa mort. Il me guide jusque devant l’ambassade de France, pensant me faire honneur, croyant que parce que je parle français je ne peux être que française. Puis nous nous installons à l’ombre des grands arbres centenaires de la place de la Cathédrale Santa Maria la Menor, la première église du nouveau monde. Assis sur un banc, un vieil homme au tee-shirt jaune canari se fait cirer les pompes par un limpiabotas[6]. Trois autres clients attendent leur tour, c’est une affaire qui marche.

 

  • Kunal, qui es-tu ? Parles-moi de toi. Quel âge as-tu ? D’où viens-tu ? 

 

  • Je viens d’ici, me répond-il simplement en se dépêchant de lécher la glace que je lui ai offerte.

 

  • Kunal, s’il-te-plaît, je voudrais en savoir plus sur toi. Tu parles créole, espagnol, anglais, français ! Tu sembles connaître cette ville, et toute cette île, comme ta poche… Tu me sembles si intelligent… et pourtant tu vends des cocos sur les plages et tu promènes de vieilles carcasses comme moi, qui ne t’offre que des glaces et quelques euros en échange. Où est-ce que tu habites ?

 

Kunal baisse la tête. Mon indiscrétion le dérange, je n’aurais pas dû laisser la curiosité prendre le dessus. Il reste silencieux. La glace fond vite sous cette chaleur et coule sur son tee-shirt. Il regarde la tache de crème rosâtre qui macule son pull. D’un geste large et calme, il l’enlève, le place entre sa tête et le tronc pour protéger l’arrière de son cuir chevelu des aspérités de l’écorce. Les papillons de son regard s’envolent, traversent la place, s’élèvent au-dessus des toits et vont se perdre dans le ciel, chevauchant les moutons qui pâturent dans le champ d’azur. Je regarde ce jeune homme si fort et si fragile à la fois. J’admire la sculpture de son corps. J’ai envie de poser mes lèvres partout sur le bronze de sa peau, de laisser courir mes mains sur les moulures de son torse, de sentir contre ma peau la chaleur de ce corps jeune et ferme. J’ai envie de vivre son souffle dans mon oreille, de sentir sa main sur ma joue, d’écouter son cœur s’affoler sous mes baisers. J’ai envie… C’est un gosse ! Est-ce que je me rends seulement compte de ce que je suis en train de penser ! Je me sens soudain si mal. Ma conscience me  donne un coup de soufflet. Tous les moineaux se cassent la gueule dans ma tête. Je ressens au creux des tripes une sensation de vide, dans lequel mon esprit, subitement en perte d’équilibre

glisse

et coule

 

Qu’est-ce que je fais ici, avec ce garçon, si jeune qu’il pourrait être mon fils ? Je dois rester pourtant, il a besoin de moi, je le sens. Ou est-ce moi qui ai besoin de lui ?

 

  • Mon grand-père était bracero[7]. Un jour, il a voulu s’enfuir du Batey[8] Velero, avec ma grand-mère et leurs trois enfants ; une fille et deux garçons. El capatace[9] les a rattrapés. Il a tué mon grand-père à coup de machette et à violer la fille. Elle avait quatorze ans.  C’était y a vingt années.

 

Les paroles de Kunal claquent mes oreilles. Je ramasse les mots en plein cœur. Sonnée, je reste bêtement pétrifiée, toujours assise à ses côtés mais pourtant si loin de lui à présent.  Le temps se retire, avec toutes les choses autour de nous. L’espace s’élargit et nous voilà seuls dans l’univers

 

moi, assise sur un petit poids et loin

très loin                de moi

Kunal

debout

sur les rebords d’une immense blessure

 

La tête toujours levée, comme pour s’empêcher de tomber dans le gouffre en arrimant son regard au firmament.

 

Les papillons toujours absents de ses yeux, Kunal laisse résonner un silence, puis enchaîne.

 

  • Ti fi a te manman mwen[10], souffle-t-il dans sa langue maternelle et chaque mot est irradié par la souffrance de toutes ces familles de braceros, ces immigrés haïtiens ayant quittés un enfer pour plonger dans l’abîme d’un autre, pire encore.

 

Kunal m’explique que le père Juan Pablo, un prêtre dominicain, avait élu domicile au Batey Velero et œuvrait à  défendre et aider au mieux les familles du camp et des Bateys environnants. Il m’explique que sa granmé, la mère de sa mère, rejeta sa fille dès qu’elle apprit que celle-ci était enceinte du capatace.  Elle ne lui adressa plus jamais la parole. La souffrance brouille les pistes et engendre en l’être des déraisons injustes, cruelles et fatales. La petite fille laissa le bébé grandir en elle et lorsque vint l’instant de lui donner le jour elle hurlait si fort que tout le Batey s’en souvient encore. Elle voulait retenir ce bébé en elle, elle voulait qu’il reste tapi dans ses entrailles, elle voulait empêcher le mal d’éclore. Le père Juan Pablo fut appelé. Il accoucha le bébé, un magnifique métis qui poussa son premier cri à l’instant même où sa mère cessa les siens. Le père Juan Pablo fut bouleversé de n’avoir pu sauver l’adolescente. Emu par cette petite crevette toute fripée qui braillait et se tortillait dans ses bras, se sentant rongé par son impuissance, le prêtre promis sur le corps de la défunte qu’il veillerait sur son enfant.  

 

Juan Pablo apprit à Kunal tout ce qu’il savait. Il le confia à une mère du Batey pour que celle-ci le nourrisse et veille sur lui en son absence. Puis dès que Kunal fut en âge de marcher, le prêtre l’emmena partout avec lui. Il lui apprit le langage de Dieu, puis l’espagnol, l’anglais, le français. Il lui apprit la lecture, les mathématiques, la géographie, Hispaniola et l’histoire de ses peuples.

 

Je n’ose plus bouger. Je l’écoute faire des mots en traçant le contour de ses cicatrices. Plus il avance dans son récit plus ses yeux se remplissent à nouveau de vie. La distance qui nous sépare s’amenuise et nous sommes à nouveau côte à côte, appuyés contre un des ficus centenaires qui offrent l’ombre de leurs majestueuses frondaisons à la place Parque Colón.

 

 

Lorsque Kunal me dépose à l’hôtel, je suis encore sous le choc de tout ce que j’ai vu et entendu aujourd’hui. Une journée dense comme mille vies de martyres. Je quitte Kunal en lui disant simplement au-revoir, sans lui dire « à demain », sans même lui dire merci. Je lui tends quelques euros et cinq mille pesos. « C’est pour l’essence de la moto, et le temps que tu as mis à ma disposition durant ces cinq jours ». Il ne veut pas les prendre, il me regarde simplement, les yeux ronds, le regard mouillé, sans comprendre.

 

  • Tu as besoin de moi. Souffle-t-il. Tu as besoin de moi ! répète-t-il plus fort. Et c’est une supplication. 

 

Ça pleure déjà, à l’intérieur de moi. Le ciel s’obscurcit, une tempête se lève, le fleuve s’agite et charrie tous les résidus de mon histoire, qui se mélangent à celle de Kunal.

 

  • Non Kunal, c’est toi qui a besoin de moi. Mais tu te trompes, je n’ai rien à t’offrir. Je suis une vieille femme, en tout cas trop vieille pour toi. Vas-t-en.

 

Il prend ma main et la pose sur sa poitrine. Je sens irradier sous ma paume sa peau d’airain, ferme, lisse et chaude. Ses muscles vibrent, le cœur s’agite et j’en ressens le tressaillement jusque dans les profondeurs de mon âme. Tremblements d’êtres, séisme. Nous sommes tous deux en perte d’équilibre. Je retire ma main avec brusquerie. Il gémit :

 

  • Ou pa konprann ! Ou pa konprann[11]

 

Et ce sont des étoiles qui tombent, et c’est une tour qui s’effondre, et c’est une flamme qui s’éteint.

 

Je quitte Kunal comme on sort de scène ; épuisé et fébrile, insatisfait de sa prestation, frustré de n’avoir su transcender la tragédie.

 

Qu’est-ce que ce garçon attend de moi, en vérité ? Pourquoi s’accroche-t-il à moi ? Mais qu’est-ce qu’il croit ? Que je l’arracherai à sa misère et le ramènerai avoir moi dans mes valises ? Il ne me connait pas, que croit-il pouvoir tirer de moi ? Franchement, est-ce que j’ai besoin de m’encombrer d’une vie cassée alors que je ne sais même pas panser la mienne ?

 

Tout s’embrasse dans ma tête. Penser m’égare. La vérité, inaccessible chimère, ondoie tout autour de mes élucubrations. Mon corps, sensible, sent l’évidence respirer tout autour de moi. Soufflet de l’onde de choc sur la peau, la clarté se glisse par les fissures de la chair, s’insinue dans les brisures du squelette. Echo. Ça gronde, dans mes profondeurs. C’est du fond des âges que nous vient la lumière, par un langage ancien que l’on discerne parfois mais que l’on ne sait que rarement traduire. Le jour péclote et la pénombre envahit ma chambre. Je me couche, l’esprit à bout de souffle, le cœur éreinté par le trop plein d’émotions de cette journée.

 

 

~~~~~~~~~~~~~~~~

 

 

Je me suis levée avec le soleil et cela fait trois heures que je tourne en rond dans ma chambre d’hôtel. Mon âme a brûlé toute la nuit. Les femmes de chambres sont venues frapper à ma porte. Je leur ai ouvert et j’ai profité de l’occasion pour trouver le courage de m’extirper de mon cachot ; je suis allée m’écrouler sur un transat, aux abords de la piscine de l’hôtel. Je laisse à présent mon corps rôtir au soleil et entame la marche, à l’intérieur de moi. Triste et éteinte, je traverse à présent le sinistre. La fumée se dissipe, le feu ne fait plus crier toutes les choses à l’intérieur de moi et je peux à nouveau voir, et je peux à nouveau entendre. Je ne peux pas rester enfermée dans cette chambre jusqu’à la fin de mon séjour ici. Il me reste quatre jours à tuer. J’ai été profondément injuste avec Kunal. Qu’est-ce que je risque avec lui ? Cela fait cinq jours qu’il m’emmène sur les routes, que je le suis partout où il me guide. Je lui ai laissé toutes les occasions de me faire du mal. Je l’ai suivi aveuglément ; il aurait pu m’emmener dans quelque coin d’où l’on ne revient pas. Il aurait pu me détrousser, me violer, me maltraiter. Mais au contraire, il m’a guidée dans les rues de Juan Dolio, de San Pedro, il m’a chaperonnée dans les quartiers bondés de malfrats. Nous avons slalomés entre les voitures déglinguées et les camions éructant une fumée si noire que l’on ne voyait plus rien devant nous. Il m’a emmenée sur les plages de Guayacanes où nous avons nagé et rit dans le turquoise d’une mer tranquille et sucer de la canne à sucre sous le soleil de plomb. Il m’a entraînée au milieu de ses amis et j’ai bu du mabí[12] en essayant de ne pas me noyer dans les flots assourdissant du Merengue. Avec lui, j’ai visité les pseudo-richesses du pays et caressé celles, fragiles et merveilleuses, cachées dans la générosité des sourires d’une population pauvre de tout sauf d’amour et de gentillesse. J’ai touché du regard la misère d’un pays au bord de l’explosion. Comme une toupie, il a pris mon esprit et l’a fait tourbillonner sur l’arrête du miroir, un pas à l’endroit du décor, un pas à l’envers. Sans jamais rien me demander en échange. Sans un geste déplacé. En posant toujours sur moi ce regard de gamin enthousiaste et gai, fragile et attentionné.

 

  • Tu vas pas avoir la peau noire, mais tout brulée rouge, si tu restes au soleil !

 

Je sursaute. Kunal est assis sur le côté, un peu derrière moi. Je ne sais pas depuis combien de temps il est là, il s’est approché sans bruit, a piqué sa machette dans le sable et s’est appuyé contre son sac rempli de cocos. Il me sourit timidement en brandissant un fruit.

 

  • Coco ?

 

Décidément, c’est une manie chez lui.

 

  • Je ne les aime pas tes cocos, Kunal. Ce liquide amer et tiède est infect !  Tu ne veux pas plutôt que je t’offre une President ?

 

Et sans attendre sa réponse, je file au bar chercher deux bières du pays.

 

Nous sirotons notre bière sous le regard tranquille du gardien de sécurité, qui s’est assis à l’ombre d’un des palmiers ornementaux de l’hôtel. Les établissements tolèrent les gens comme Kunal, qui viennent tenter de gagner quatre sous en vendant aux touristes des cocos ou des bijoux de pacotille. Mais dès qu’un touriste montre quelque signe d’agacement, le gardien, attentif, intervient et chasse l’intrus. En l’occurrence, Kunal et moi semblons être en parfaite entente et le gardien nous observe distraitement, calme et réjouit.

 

  • Va mettre les habits, je t’emmène, m’ordonne Kunal sans préambule.

 

  • Non Kunal. Je ne peux pas. Il faut que je fasse la lessive. J’ai plus rien à me mettre. Et j’ai encore toutes mes cartes postales à écrire. 

 

  • ¿Por qué hacer hoy lo que te podría no ser?

 

  • Kunal, tu sais que je ne comprends pas l’espagnol. Traduis, s’il-te-plaît.

 

  • Pourquoi faire aujourd’hui ce que tu pourrais ne jamais faire ? me traduit-il.

 

Cette citation m’amuse et je souris, en pesant qu’il faudrait que je la note, car j’oublie systématiquement les trucs que je souhaite retenir le plus. Je m’apprête à lui faire un commentaire badin lorsque je constate que mon jeune ami, quant à lui, ne rit pas du tout.

 

  • Père Juan Pablo me disait toujours ça, quand je disais des excuses pour pas le suivre dans les Bateys des alentours. Je…

 

Il laisse le fil de sa phrase pendouiller dans le vide. Ses yeux se noient dans l’eau bleutée du bassin. Il cherche parmi les mots ceux qui délivreront sa pensée de sa prison d’infini.

 

  • Il faut que tu me suives, finit-il par me dire gravement, en roulant vers moi des prunelles noires moirées d’espoir.

 

Je n’ose rechigner. Je termine ma bière cul-sec et sans un mot, me retire dans ma chambre pour me préparer.

 

 

~~~~~~~~~~~~~~~~

 

 

Nous nous arrêtons au marché de Bayaguana. Je n’en crois pas mes yeux. Là, un marchand veille sur une cuisse de chèvre qui se cramponne à son esse pour ne pas tourner - en bourrique, ou de l’œil, c’est pareil. Là, c’est une joyeuse équipe de gringos enveloppée de mangues, de bananes, de manioc, de patates et quantités d’autres légumes typiques. Ils jargonnent joyeusement en je ne sais quelle langue. Créole, ou espagnol ? Là encore, toute une quantité d’objets à la provenance et à l’utilité plus que douteuse…  Kunal plaisante avec les commerçants, achète quelques poivrons, deux beaux ananas, reluque un carillon de saucisses qui transpirent sous le soleil de midi, puis m’entraîne chez un marchand de sucreries. Il me fait acheter un gros sac de sucettes et quelques paquets de biscuits.  Puis nous quittons le village par le nord pour nous enfoncer encore plus dans la campagne. Nous roulons maintenant à travers les plantations. Je sautille derrière Kunal, qui manie avec une aisance incroyable sa petite moto sur la piste de terre qui serpente entre les cannes à sucre. Elles frémissent sous le vent soutenu qui les balaie. On dirait qu’elles chuchotent quelque commentaire : « Hey, regardez ! Qu’est-ce que cette vieille européenne fiche sur cette moto avec ce beau jeune métis ?!»… Mais j’oublie bien vite mes délires moralistes pour me laisser totalement happer par les images invraisemblables qui éclosent le long du trajet.

 

Tout autour de nous la nature s’épanouit, dans un joyeux bavardage de couleurs. Les caquetages des verts dominent.  Le vert-malachite des palmacées tente de couper court aux lamentations kaki des étendues d’un champ de tiges de cannes à sucre qui s'agitent, hérissées ; la zafra[13] va bientôt commencer. Çà et là, quelques manguiers chuchotent leurs touches de vert impérial. Et en arrière-plan, le vert de chrome des collines s’étale, à peine estompé par une faible brume de chaleur. Soudain, un cri retenti ; un spectaculaire Delonix Regia se fâche tout rouge… Et du haut d’un ciel à peine barbouillé par quelques nuages épars, le soleil répand sur la scène une lumière moite, pesante.

 

Nous nous enfonçons dans la campagne dominicaine. La végétation se fait plus dense. Des taudis commencent à apparaître, au milieu de la verdure. D’un paquet de tôles empilées entre quelques troncs, des gosses surgissent en criant « Alo ! Alo ! », et Kunal crie en réponse « Alo timoun ! », sans même ralentir.

 

Nous dépassons quantité de monde, longeant la piste de terre ; un vieillard édenté qui traîne la savate sous un paquet de branchages, un gringalet sans âge qui sautille sur un âne en criant « dollars ! dollars ! » lorsque nous arrivons à sa hauteur, une vieille femme croulant sous le poids d’un paquet d’ustensiles divers, qu’elle maintient savamment en équilibre sur la tête. Kunal s’arrête vers un petit gars qui traîne au bord de la route. Ils discutent quelques mots puis Kunal se tourne vers moi et me dit d’une voix douce « donne lui des bonbons ». Je sors quelques sucettes et les tends au gamin qui me regarde avec un grand calme et des yeux inexpressifs. Un peu en retrait, une femme observe la scène en souriant. Et tout le long du chemin, une kyrielle de gosses qui crient, saluent, sourient avec, en arrière-plan, les parents qui nous font des signes amicaux. Nous continuons ainsi notre petit bonhomme de chemin, cahin-caha sur une piste cabossée, escortés par un nuage de poussière.

 

Au bout d’une éternité, nous voyons éclore un bouquet de gîtes colorées entre la végétation. Kunal arrête sa machine.

 

  • Batey Velero ! annonce-t-il. Chez moi.

 

Il descend de la moto et, prévenant, m’aide à m’extirper de l’engin. Je me suis crispée lors du voyage, pour ne pas me faire désarçonner par les sursauts de la vieille 100 cm3 qui clopinait sur la piste cabossée. Je suis ankylosée de partout et un peu sonnée par les images que le parcours m’a flanquées dans le cœur… Je n’ai pas le temps de reprendre mes esprits que déjà Kunal me prend par la main et m’entraîne à l’intérieur du bidonville.

 

Le Père Juan Pablo a veillé à faire de cet endroit une zone d’habitation aussi décente que possible. Mobilisant les braceros et leurs familles, il a érigé, peint, consolidé, reconstruit quantité d’abris, pour que chacun puisse être logé dans des conditions un peu moins miséreuses.

 

Nous partageons notre marche entre les baraquements avec les enfants qui sont venus nous accueillir. Les poules s’enfuient sur notre passage, tandis qu’un chien décharné me colle aux basques. Abris en tôles ondulées peintes en saumon, en bleu, mansardes rudimentaires en bois vernis jaune, vert pâle, rose bonbon, logis de briques jointoyées avec simplement une fine couche de mortier de terre et de cendres ; le village est infiniment dépouillé mais entretenu avec soin et les résidents, immigrés clandestins haïtiens venus tenter leur chance de survie dans les cultures sucrières ou descendants des migrants de la « Traite verte »[14] , nous accueillent avec un enthousiasme si chaleureux et une telle gentillesse que j’en ai les yeux qui se trempent. Le Batey dispose d’eau potable et chaque habitation est équipée de sanitaires sommaires mais propres, résultat de l’engagement du père Juan Pablo, mais n’est encore reliée à aucun réseau d’électricité.  

 

Tout le monde me parle et même si je ne comprends pas un mot de ce que l’on me dit je sais, à leur empressement et à leur infinie douceur, que ce ne sont que des gentillesses. Je vacille à la pensée qu’aucune des personnes ici n’a d’identité reconnue, tous apatrides sur ces terres qu’ils peuplent pourtant depuis plusieurs générations. Kunal me présente la petite fille qui s’accroche à moi depuis que nous sommes arrivées :

 

  • C’est Rosita. C’est comme ma petite sœur. M’explique-t-il en caressant avec tendresse la tignasse de la gamine, qui peut être âgée d’une dizaine d’années, selon mon estimation.  C’est la fille de Juliana, la manman de remplacement que  le père Juan Pablo a trouvé pour moi à ma naissance.

 

La petite sait qu’on parle d’elle. Elle fille en un éclair derrière le baraquement et je me demande si j’ai fait quelque geste ayant pu l’effrayer, mais elle reparait presque aussitôt. Elle me tend ses deux mains chargées de fleurs de Trinitarias. Dans leur écrin de peau chocolat, les pétales fuchsia éclatent d’amour.

 

  • Elle t’a adoptée, me souffle Kunal en souriant.

 

Nous parlons longuement, installés sur un banc de bois, sous la gloriette de branchages située au centre du Batey. J’apprends que le père Juan Pablo a dû fuir la République dominicaine il y a deux mois. Subissant d’incessantes menaces à cause de son engagement pour la défense des laissés-pour-compte de l’île. Je suppose, en interprétant les propos de Kunal, que je ne comprends pas toujours très bien, qu’en voyant sa vie et son œuvre mises en péril, et jugeant qu’il pourrait mieux contrôler la situation de l’extérieur du pays, le père Juan Pablo a senti qu’il devait disparaître, du moins momentanément, de la scène politique directe du pays. 

 

Les gosses viennent parfois se glisser vers nous, s’assaillant vers nous pour écouter, toutes écoutilles ouvertes, les mots pour eux étranges et incompréhensibles que nous échangeons. Ou ils se glissent doucement sous le pavillon de fortune et, après avoir obtenu mon approbation d’un clin d’œil complice, piquent quelques sucettes dans le paquet que j’ai déposé sur la table et repartent, fiers et satisfaits.

 

Je suis assise sur un vieux banc de bois au beau milieu de nulle part, entourée de clandestins sans patrie, sans statut, sans avenir, submergée de regards colorés, de mains tendues, de vies translucides… Je me love dans ces instants de destins entremêlés. Il se passe en moi comme un frétillement de feuillage, un bruit de plume froissée. Mon esprit se cherche dans ce fouillis d’étoiles sans firmament.

 

  • Je voudrais tes bras autour de moi, me déclare soudain Kunal tout de go.

 

Je laisse ses mots m'atteindre au plus profond de mon être. L'âme ouverte, je les invite à résonner librement en moi. Je les laisse cogner contre mes blessures, déchirer la fine membrane qui dissimule mes maux. Je les sens taper et rebondir sur la surface lisse de l'océan

 

qui alors  

 ondoie

     jusque dans mes ténèbres les plus profondes

 

L’écho me transperce de part en part et réveillent en moi des rumeurs qui me déstabilisent.


  • Kunal… Je ne peux t’aimer que d’affection. Je n’ai rien d’autre à te donner…

 

Le ciel s’ouvre, un milliers d’oiseaux éclosent du silence et remplissent l’univers

 

  • C’est justement cela, que je veux… souffle Kunal

 

Et je me noie dans la rivière qui coule de ses yeux.

 

Je me suis abominablement trompée ! Aveuglée par la projection de mes désirs j’ai supposé que ce gamin cherchait en moi une maîtresse, qui l’arracherait à l’enfer des braceros. Je me suis laissé tromper par l’ambivalence de mes propres sentiments. J’estimais que de nous deux, c’était moi la plus pragmatique. Je voulais croire à la transparence de mes sentiments, à ma clairvoyance. Mais les désirs que l’on refoule sont comme des feuilles d’aluminium qui se déposent sur le substrat en verre de notre moi profond…  Kunal n’a jamais espéré que je l’emmène avec moi. Il n’a jamais imaginé mélanger souffle au mien, ni confondre nos corps, ni même voler avec les mêmes ailes que moi. Il n’a jamais éprouvé l’envie de s’évader de son île ! Au contraire, fort de l’amour qu’il a reçu au milieu des siens, il ne rêve que d’une chose ; continuer le travail que son maître, le Père Juan Pablo, a commencé. Atteint dans son cœur par ma propre mélancolie, ou peut-être simplement touchée par ma différence, il a perçu en moi une source d’affection qui ne demandait qu’à être libérée. C’est de cela seulement dont il a besoin. D’un berceau où se poser, se reposer, juste l’instant d’un soupir, avant de s’élever à nouveau dans les airs

 

encore plus haut

encore plus beau

 

 

Mus par quelque chose de plus puissant que ma volonté je sens mes bras s’ouvrir et Kunal s’y love, comme la chenille dans son cocon. Je ne me souviens plus pour combien de temps encore je suis ici, sur cette île appelée « le Nouveau Monde ». Je resterai…

 

…jusqu’à l’essor du papillon.

 

 

*******FIN*******

 

12.07.2014

© Judith Beuret



[1] « Ou malad ? Ou oke ? Ou va bien ? » - en créole haïtien : Vous êtes malade ? C’est ok ? Vous allez bien ?

[2] « Pa fè sa! Mwen te pè! » - en créole : Ne fait plus ça ! J’ai eu peur !

[3] « motoconchos » - motos-taxis utilisés comme transports publics en République dominicaine

[4] trinitarias : bougainvilliers

[5] « Moun pete ! » - en créole : les gens éclatent. Sous-entendu, « leur vie vole en éclat. »

[6] limpiabotas – Cireur de chaussures

[7] Bracero – mot espagnol dérivé de « brazo » (« bras », pour désigner celui qui vit de sa force de travail). En République dominicaine, il désigne le coupeur de canne à sucre.

[8] Batey - campement où vivent les coupeurs de cannes. Les bateyes dominicains sont généralement de vrais bidonvilles qui accueillent misérablement des travailleurs (clandestins) haïtiens.

[9] Capatace - Contremaître de compagnie sucrière, qui dispose de tous les droits sur les coupeurs de canne.

[10] Ti fi a te manman mwen – en créole haïtien : La petite fille était ma mère.

[11] Ou pa konprann ! Ou pa konprann… - Tu ne comprends pas ! Tu ne comprends pas…

[12] Mabí – Boisson faite à partir d’écorce d’arbre, consommée dans les Caraïbes.

[13] zafra – récolte des cannes à sucre

[14] « Traite Verte » - en 1915, les Etats-Unis occupent toute l’île. Une migration haïtienne débute vers l'est. Les USA favorisent en effet l'industrie sucrière côté dominicain. Et elle a besoin de main d'œuvre à bon marché. La migration de cette main-d’œuvre sera organisée sous le nom de « Traite verte ». (http://laurent.quevilly.pagesperso-orange.fr/repdom.html)

 

.

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24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 17:13

le soleil décline

caresse corail sur le velours de la forêt

 

contenu

sous le regard mouvant des frondaisons

tu avances

frissonnant

 

dans tes mains

quelques fleurs pour la tombe sauvage

 

bientôt

Nyx passera aussi sa main

sur la paupière du jour

 

le vent qui se lève

emporte ta prière

 

 

 

 

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22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 14:52

 

à la mémoire de A.W., 22ans

à sa famille, de sang

de coeur

 

l’oiseau à l’esprit fendu

erre dans le désert

assourdissant

du silence

 

tapie dans une lumière trop vive

la Bête

attend

 

 en lui, la force de vie

étouffée par l’an-existence d'un moi

sournois

qui rompt son être d'avec lui-même

et l'annule

 la rend caduque

 

le monde

comme un morceau de glace

dans laquelle ni son corps, ni son esprit

ne se reflètent  

néant

de soi

 

tapie dans une lumière trop vive

la Bête

attendait

 

un éclair...

est-ce un chant ?

il fait froid.

Mourir, est-ce vivre enfin ?

 

tapie

dans une lumière trop vive

la Bête

a fini par le trouver


 

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2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 12:52

 

printemps

Ils sont quatre. Un homme, trois femmes, la septantaine. Ils regardent les jeunes gens que le train crachote par dizaine à cette heure matinale.

 

Elle 1 :   Dis-donc, y en a des jolies filles !

Lui :       Y a plus qu’ça…

Elle 2 :   Pis, c’est qu’elles sont toutes bien habillées, maintenant.

Lui :       Y a plus qu’ça !

Elle 2 :   Ces choses toutes serrées... Pis ces mini-jupes…

Elle 3 :   Nous, on peut plus mettre ça…

Elle 1 :   Ou bien on essaie, mais…

 

Rires

 

 

Même si pour certains c’est l’hiver dans les cheveux, dans les cœurs ce matin c’était le printemps pour tout le monde.

 

 

Tramelan, le 02.04.2014


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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 15:05

Elle était debout sur le balcon. Elle sentait la barrière s’approcher toujours plus. Ou était-ce elle qui dérivait sans même s’en rendre compte ? Le ciel semblait abîmé de bleu. Le soleil teintait d’or la toison chenue des quelques nuages épars. Un oiseau s'accrochait à une branche. Elle se disait « j’aurais voulus être un homme, pour être aimé d’un homme ». Et l’acide de ces pensées creusait des trous dans la soie de son mouchoir.


Il n'y eu presque pas de bruit. L’oiseau avait quitté son nid. Elle le regardait se débattre dans la toile d’araignée. Sur le mur, l’ombre de l’épeire s’était figée.  Elle avait regardé sa montre. Quand elle avait relevé les yeux, le piaf avait cessé de s’essouffler.  Elle avait glissé dans l’urne les ossements de l’oiseau puis elle avait fui jusqu’à la forêt. Sur le parterre de feuilles mortes, gisait une statue aux yeux d’argile.

 

Au matin, elle s’était réveillée avec les deux mains coupées. Ou rêvait-elle encore ?

 

 

28.03.2014

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31 janvier 2014 5 31 /01 /janvier /2014 10:04

▂▃▅▇█▓▒░۩۞۩_ ʕʘ̅͜ʘ̅ʔ _۩۞۩░▒▓█▇▅▃▂ _

message du 12.12.2014

misen-en-veille.jpg

Cela fait quelques semaines, voire quelques mois, que l’envie de tenir ce blog s’effrite.

 

Rares lecteurs réguliers, voyageurs aléatoires, surfeurs curieux ou abonnés mystérieux, je ne connais ni les raisons ni les déraisons qui vous emmènent sur ce blog. Je ne peux que me laisser aller à le supposer, au regard des mots clés qui vous guident jusqu'à lui et des pages visonnées. Et si jusqu’ici j’ai posté pour mon plaisir, je me sentirais comblée si vous avez pu y trouver, de votre côté, quelque intérêt ou divertissement.


Constater que des visiteurs de France, de Belgique, d’Algérie, du Canada , et de Suisse bien sûr, viennent visiter journellement mes pages de présentations d’auteurs romands, me ravit tout autant que l’espoir d’avoir, peut-être, pu leur insuffler l’inspiration de lire quelques-uns de ces discrets mais talentueux écrivains et poètes. Comme je suis comblée lorsque je constate, par exemple, l’attardement d’un pèlerin algérien débarqué d’une recherche googel sur l’article d’Anne-Lyse Grobéty, et qu’avant de repartir, je remarque qu'il est allé fureter un moment parmi les autres articles !

 

 

MAIS… Depuis quelque temps, une ribambelle de visiteurs débarquent journellement de Hongrie, du Brésil, du Honduras, des Philippines ou de « Unknown » et ce n’est sûrement pas pour mes « beaux mots » - tant mieux pour eux - ni pour découvrir Gil Pidoux ou Jacques Probst - tant pis pour eux. Je constate que ma petite galerie se transforme de plus en plus en grande « surf ace » ; envahie par des fouineurs stériles et frénétiques, des enragés du clic intempestifs et des gagas du zapping. Cela me contrarie, mais il faut rendre à César ce qui est à César et à Esperiidae ce qui est à Esperiidae… ma motivation s’amenuise, mes centres d'intérêts évoluent. Mes publications se font de plus en plus rares, par conséquent ce blog attire de moins en moins de lecteurs réguliers. Je pose les plaques, momentanément, ou définitivement, je ne le sais encore. Dans quelques jours, ce blog perdra son statut « Premium », je ne le renouvellerai pas. Il perdra le design personnalisé que je lui avais composé, il sera à nouveau envahi de publicités, et surtout perdra son adresse www.antre-ciel-ether.ch et redeviendra www.antre-ciel-ether.overblog.com. Les curieux  séduits, les abonnés discrets et les quelques fidèles me pardonneront cette prise de distance ; les nostalgiques pourront toujours remonter le temps et fouiner parmi les anciens articles ou partir se rincer l’oeil sur mon blog photos www.yrys.over-blog.com.

 

Voilà voilà… Une nouvelle année, de nouvelles aventures, de nouveaux espoirs, de nouvelles rencontres, de nouveaux centres d'intérêt… Joyeuses fêtes et Bonne année à tous !

 

 

 

12.12.2014

 

 


 


 




 

 

matin-d-hiver.jpg

Plusieurs griffures d’avions dans le ciel azuré

quelques perles de gel aux branches du noisetier

et l’oiseau gratte la neige pour chercher quelques graines

 

Il y a

un vieux monsieur qui marche, un cabas à la main

le cri lointain d’un gosse, le sifflement d’un train

et François le facteur effectue sa tournée

 

Il y a

des ouvriers qui triment dans quelques ateliers

des marchandises qu’on tipe dans le minis marché

et l’gros Gaston du Crêt passe avec son tracteur

 

Il y a dans chaque détail un peu de vie qui bat  

et couvrant tout cela

le clocher du village qui sonne une agonie

 

C’est un matin d’hiver

quelque part sur la Terre

 

 

 

 

31.01.2013

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