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5 septembre 2014 5 05 /09 /septembre /2014 23:12

                         à A.

(et à tous les « Xavier’s »)

 

 « l’énoncé de fiction n’est ni vrai ni faux (mais seulement, aurait dit Aristote, « possible »), ou est à la fois vrai et faux

 Gérard Genette, Fiction et diction, Éditions du Seuil 1991

 

 

La séance ce jour-là avait débuté comme un cri. Un long râle de douleur, comme quand on enlève brusquement un pansement pour dénuder une plaie. Après plusieurs jours de mutisme et de résistance, je me voyais soudain précipitée hors du couloir étroit et rassurant dans lequel je m’étais enfermée, pour me retrouver, nue, sous le regard de ce psy, posée en équilibre sur ces fils invisibles qui, au gré de leurs vibrations

 

orientent

et désorientent

 

ma vie.

 

« Un psy », une de ces entités mystérieuses dont la qualité première est de s’éthériser en nous, se glissant entre les cordes de nos nœuds intérieurs, les faisant vibrer afin que l’écho de nos maux s’en échappe, puis les écoutant, les travaillant avec nous. Un de ces êtres qui se fait en même temps lui et l’autre, moi émois. Je devais, au  cours des séances, découvrir avec lui l’agencement de mon monde intérieur, déconstruire certaines choses, en construire d’autres, et pour d’autres encore, en faire le deuil…

 

« C’est pas un psy, c’est un gay ! Un homo ! Une tafiole ! » récriait Veronika, une vieille dame au regard dément, internée dans cet hôpital depuis l’éternité, m’avait-on dit, et qui restait des heures durant plantée dans le couloir, interpellant les uns, insultant les autres, agaçant tout le monde. Il était homosexuel ? Tant mieux ! Je ne risquais au moins rien. Qu’aurais-je risqué au juste avec un psy hétéro ? Je ne m’étais posé que furtivement la question, avant de la cacher vite fait au fond de mes entrailles…

 

Il était ce qu’il était cela ne me posait pas de problème. Je m’étais de promis de ne jamais lui parler, mais cela n’avait rien à voir avec son orientation sexuel. Je lui avais montré d’entrée de jeu de quel béton étaient faites mes murailles. Je ne l’aimerais pas. Pourquoi donc ? Pour finir par le perdre lui aussi ? Notre vie n’est faite que de pertes. Vivre, c’est apprendre à souffrir. Aimer, c’est apprendre à mourir. Je n’arrivais plus à survivre à l’absurdité de ces réalités. Je n’arrivais plus à m’inventer les mensonges nécessaires pour y échapper, à tisser des passerelles d’artifices entre les failles de mon être, entre mes déchirures. Je n’arrivais plus à filer la moindre toile d’illusion au-dessus de mes gouffres. Je devais baisser les yeux, ne pas regarder cet autre qui posait sur moi ses prunelles d’être bon et aimant. Surtout ne pas plonger dans son regard, ne pas me jeter dans l’océan qu’il  m’ouvrait car demain il refermera les crocs de l’oubli sur moi, le piège se refermera sur mon être et je serai plongée dans le noir, coupée en deux, séparée d’une partie de moi, de mes fragilités, de l’embryon de mon individualité, que j’aurai déposé en lui.

 

On m’avait prescrit des médicaments qui était censés « apaiser mon flot débordant d’émotions et m’aiderait ainsi à reconstruire mon image sociale. ». Parce qu’ils croyaient peut-être que j’avais envie de jouer au yoyo ? Si j’avais essayé de m’anéantir, ce n’était pas pour me reconstruire, ce n’était pas pour continuer à jouer l’insupportable antienne de la vie ! J’avais bien trop conscience que tout à une fin pour ne plus avoir envie de construire quoi que ce soit.

 

Quand j’arrivais à mes séances avec le psychologue, je me plantais sur la chaise et j’attendais qu’il me dise « comment vous sentez-vous aujourd’hui ? ». Il s’en fichait, de savoir comment j’allais, en réalité. Cette question était juste censée ouvrir les vannes, me lancer dans une réponse remplie d’émotions, de « matériel », qu’il pourrait alors travailler avec moi, peut-être. Je répondais simplement « ça va ». Il ne perdait pas le nord, il avait une bonne réserve de questions prêtes à l’emploi dans ses poches, il me disait « vous prenez bien vos médicaments ? » Je soufflais doucement mon mensonge ; « oui ». Il souriait, il était content et « voici le prochain rendez-vous merci au-revoir ».

 

Mais ce jour-là, je ne lui avais pas répondu cela. D’abord, il avait abaissé les stores de son bureau. « On sera quitte de voir la tempête s’en donner à cœur joie. Et puis, dans le noir, on se voit mieux ! ». Il m’avait balancé cela avec un sourire jovial, presque joyeux et les rayonnements de ses paroles irradièrent la pénombre qui avait absorbé le bureau. Le temps est quelque chose d’étrange ; vous vivez un instant tout à fait banal, vous déambulez, impassible, dans l’artère du présent et voilà que soudain, il se passe un bruissement, quelque chose d’aussi imperceptible que le froissement d’un mot contre les parois de la nuit et c’est toute votre mémoire qui se prend les pieds dans les cordes des douleurs anciennes qui trament votre vie. Elle les croche, elle les tricote, elle les emberlificote, elle joue avec ces fils du temps et puis soudain, quelque chose se passe, tout un pan voilant le passé vient en bas et tout devient comme si s’était hier, comme si c’était aujourd’hui, comme si c’était l’instant présent. Sauf que ce n’était pas un pan de moi qui venait en bas, c’était mon être tout entier qui tombait, c’était mon être tout entier qui s’écroulait pour ne devenir qu’un petit tas de poussière, un petit tas feuilles mortes sur une corniche déserte. L’homme devant moi venait de se muer en une de mes angoisses les plus tenaces. A son insu, évidement, car si l’on ne peut réellement parler de « choix » dans la distribution des personnages de ce genre de théâtre, c’est encore moins le psy qui le fait… Et quand il m’avait demandé, de sa voix d’eau transparente et claire, si je prenais bien mes Deroxat, je lui avais alors répondu « non ».

 

Je ne les ai jamais pris, vos machins, si vous voulez tout savoir ! J’en ai rien à fouttre de vos médicaments, j’en ai rien à fouttre de vous ! Pourquoi vous cherchez à me sauver ? »

 

Sa réponse faucha d’un coup le champ de ronces que je venais d’ensemencer entre lui et moi. Avec un grand calme, et une douceur qui m’était infiniment douloureuse, il m’avait répondu :

 

Parce que c’est mon job.

 

Je n’arrivais plus à lutter contre son pragmatisme et sa gentillesse. Malgré tous mes efforts pour contenir la lave, je sentais mes forces s’enfuir par les failles nées des assauts de sa patiente bienveillance. Je regardais cet être tranquille et disponible déposer entre nous un temps où me livrer, un espace où m'ouvrir. Je sentais ma carapace couler dans le lit de cette douce heure allouée.

 

Alors, je m'abandonnai. Je parlai de mes parents, de leur divorce, de la gamine perdue et blessée qui avait tant souhaité l’instant de leur séparation, parce qu’elle étouffait, entre leur chamailleries. Otage au milieu de leurs incessantes algarades, il me semblait que l’un et l’autre, épuisés par des jours et jours de conflit, venaient puiser en moi l'énergie de continuer leur combat. D'agacements en reproches, me père levait ses attaques. De cris stridents en blâmes, ma mère érigeait les siennes. De répliques en réfutations, mon père dressait sa défense. D'objections en indignations, ma mère élevait la sienne. Et moi je restais là, soumise à leur bataille, petite chose de treize ans, puis de quatorze, puis de quinze, qui leur servait de marchepied sur lequel ils pouvaient s’élever, tantôt l’un, tantôt l’autre, pour balancer de plus haut leurs flèches empoisonnées. Puis un jour, un cri, issu de nulle part :

 

« Ça suffit ! »

 

J’avais encore hurlé « il faut qu’il y en ait un des deux qui foutte le camp, j’en peux plus ! », avant de réaliser que le mugissement provenait de ma propre gorge. Je regardais alors mon père, et c’est donc lui qui est parti, sans dire d’autre chose qu’un claquement de porte. J’avais foutu mon père à la porte de chez lui !

 

Il était parti et je ne savais pas encore qu’il ne m’adresserait plus jamais la parole.

 

Je racontais tout cela à cet homme impassible, dénudant mon âme, mes sentiments, mais laissant à mon cœur ainsi mis à vif le douloureux loisir de contempler mon paysage en friche, mon désert. Je me sentis alors si découragée, si seule. Désespérément seule. Seule comme uniquement on peut l'être lorsque l'on se confie, lorsqu'on laisse échapper devant un être que l'on affectionne, les excrétions qui nous enlaidissent. Et de cette solitude enfla en moi un incandescent besoin de rapprochement. L'âme est ainsi faite qu'au plus fort des afflictions, elle s'envahit, pour survivre, du besoin éperdu de puiser en l'autre force et tendresse. Toute à ma désolation, j’enviais la plénitude de cet homme et rêvait, illusion dépouillée d'espérance, de m'y abreuver. Il était là, face à moi. Plus je parlais, plus j'avançais en mon désert, et plus je sentais mon énergie s’écouler, mon essence s'évaporer. Je sentais cette peine incommensurable qui pousse l'être à désirer tellement désespérément se blottir contre un autre, comme une toute petite chose. Juste le besoin de sentir la chaleur douce d'une force saine atténuer la brûlure du froid intérieur qui menace de congeler les battements d'un cœur déjà transi. Je sentais, avec tant de certitude, qu'il était le seul être contre qui je pourrais me blottir sans crainte, sans qu'aucun désir ne vienne raidir sa tendresse, sans qu'aucune attente ne vienne manger mon être, sans qu'aucune colère ne vienne ternir sa plénitude. Me laisser couler, doucement, dans le berceau de ses bras. M'abandonner et ne pas en mourir, mais sentir, au contraire, sa disponibilité et son humanité me restituer à moi-même.

 

Inaccessible quête                       impossible apaisement

 

je sentais la désolation m'envahir en corps à mesure que s'attisait le manque

je sentais mes membres se liquéfier

tout mon être s’éparpiller à ses pieds

avec les mots que je déversais

 

Aucune issue


Plus il est inabordable, plus l'attachement éperdu est violent. Plus l'attachement éperdu est violent, plus l’on coule inexorablement vers l'inexistence. Aucune issue. Besoin impossible à assouvir, chimère que je devais apprendre à étouffer. Cette détresse ne faisait qu'amplifier le vide. Je me sentais si infiniment seule. Lasse et éteinte. Asséchée, écrasée de solitude.


Au dehors, de violentes bourrasques tourmentaient les majestueuses frondaisons des ormes du jardin de l’hôpital.  Il faisait triste ce jour-là, c’était dans l’air.

 

 

 

Je regarde les quelques coquilles de noix qui bourlinguent sur le velours émeraude qui s’étale devant moi. La mer soupire jusqu’à mes pieds, les caresse doucement, puis court rapporter à l’horizon l’histoire du chemin qu’ils ont parcouru.

 

Même si, dans une relation thérapeutique, de petites choses uniques et nouvelles éclosent forcément, je savais que mes émotions démesurées et intenses, étaient reliées à mon passé. Je ne savais pas à quoi, mais j'en avais conscience. Alors, en fin de séance, j'avais remonté la muraille en lui disant d'un air hautain ; je n'ai confiance en personne, surtout pas en ceux qui sont toujours gentil avec moi. C’était tellement ridicule... Je voulais juste lui dire que je souffrais de l'attachement que j'éprouvais soudain, mais ces mots résonnaient si forts qu'ils se perdaient dans les méandres de mes tripes. J’abhorrais la carapace dans laquelle je me confinais pour fuir et trouver la rigidité nécessaire pour surmonter mes difficultés. Cela faisait de moi un être froid et intempestif que je détestais être, et la douceur des autres me manquait tellement. Pourtant j’orientais toutes mes forces vers cette détermination : « je n’y cèderai plus. »

 

« Je vais vous dire une chose qui va vous énerver. Ça va vous énerver, mais c’est pas la première fois que je le ferai et vous êtes toujours là, alors je vous la dis : pour être aimer, il faut d’abord s’aimer soi-même ».

 

Fin de séance. Content de lui, le regard empli d'une bienveillante espièglerie, il m’avait tendu sa main et le billet du prochain rendez-vous. « Pour être aimer, il faut d’abord s’aimer soi-même » Qu’est-ce que je pouvais faire de ça ??!...

 

J’étais sorti furieuse de son bureau. En passant devant le « coin télé », je vis Veronika qui haranguait un jeune homme. Il n’osait bouger. La tête rentré dans les épaules, il se balançait d’une jambe à l’autre sans rien dire. Me voyant, la vielle folle avait lâché sa victime pour me lancer, les yeux en feu et d’une voix démoniaque :

 

Arrêtes de marcher sur tes jambes ! Tu dois ouvrir tes ailes et t’élever dans l’Esprit Saint si tu veux conjurer les Forces du Mal et les Démons qui brûlent dans l’Enceinte Sacrée du Palais des Ombres !

 

Je n’avais trouvé que la vanité de ma propre folie pour contrer celle de cette vieille femme démente. J’avais bousculé le jeune homme et m’étais plantée devant elle :

 

Au clair de la luuuuuneeeeee

Mon habit Pierrot

Prête-moi ta bruuuuuumeeeee

Pour qu’j’y cache mes môôôô-hôô-hôôô !!

 

J’avais beuglé cette singerie au visage de la vieille, une main hérissée en crête de poule sur le sommet du crâne. Puis j’avais chicané un instant mes lèvres avec les doigts « Blublublubluuu ! », sous les regards interloqués de Veronika et de Xavier, un jeune garçon schizophrène, gentil comme tout et qui tomba instantanément en amour pour moi. Et presque aussitôt nous fûmes entourés par une armada d’infirmiers qui me demandèrent, avec une grande douceur,  si tout allait bien et me raccompagnèrent jusque dans ma chambre.  Je m’étais effondrée sur mon lit avec la lourde sensation que la séance chez le psy m’avait plus éreintée qu’autre chose. Je savais, que l’on pouvait parfaitement être aimée sans s’aimer soit même ! J’étais entourée de gens extraordinaires, doux et agréables, qui n’arrêtaient pas de me prouver leur amour sans que je n’arrivasse à comprendre ce qu’ils pouvaient bien trouver chez moi de si aimable ! Un peu comme s’ils avaient, sur leur nez, des lunettes en verre cathédrale, comme si ce qu’ils voyaient était l’illumination de la transparence de mon être, polarisée par la lumière de leurs propres âmes. Et je me sentais coupable. J’attendais avec frayeur l’instant où, soudain réveillés par la conscience de ma médiocrité et de ma pâleur, tout éberlués d’avoir été dupés, ils me jetteraient hors de leur estime, me balanceraient dans les ténèbres de leur mémoires, laissant en mon cœur comme un trou noir, masse d’amour étouffé, si dense et si intense, qu’aucun rayonnement ne pourrait jamais plus s’en échapper. Ecrasée de douleurs, aspirée en moi-même, condamnée à en crever à petit feu.

 

 

J’observe mon mari couché sur les galets. Il s’est endormi, apaisé et serein, après notre petite baignade de tout à l’heure. Nous avons batifolés comme deux gosses dans l’eau tiède, profitant d’une plage étrangement déserte. Les touristes préfèrent aller se griller sur le sable blanc du côté nord de Rhodes, là où les plages de la mer Egée conjuguent la compagnie de la foule au plaisir des vagues tranquilles. Nous avons optés pour le nord-ouest de l’île, là où les plages sont désertes parce qu’elles sont habillées de galets et non de sable confortable. Le soleil roule son œil brûlant sur l’étendue dénuée d’abri. Nous avons pris soin de nous engluer de crème solaire au sortir de notre baignade, mais je constate que mon mari est en train de virer au rouge. Je me déplace pour lui faire l’ombre qui lui évitera peut-être de trop briller dans la nuit… Je regarde cet homme doux et paisible qui partage sa vie avec la mienne. « Pour être aimé, il faut d’abord s’aimer soi-même ». Mon mari est la preuve de combien cela est faux. On peut tout à fait détester ce que l’on est et être aimée, j’avais constaté tellement longtemps cette douloureuse évidence. Il suffit pour cela de projeter en l’autre tout ce que l’on voudrait désespérément être. Il m’avait suffi pour cela d’idéaliser et de boire chaque jour à la source de son incroyable gentillesse, en essayant au mieux de lui voiler ma médiocrité, mes peurs, mes douleurs et mes tourments, en déviant son attention, et la mienne, du vide qui me déformait, du néant qui m’in-formait.

 

La mer soupire, l’eau s’insinue dans les anfractuosités et cela fait gargouiller les galets. Un homme s’est installé à une vingtaine de mètres de nous. Il enlève tous ses vêtements et, nus comme un  ver, s’étend longuement sous le soleil brûlant. Puis il court s’habiller d’eau claire. Il nage contre le large et disparaît de temps en temps sous la surface, pour réapparaitre un peu plus loin, tel un dauphin.

 

Cela faisait des mois que je glissais dans l’abîme.  Cela faisait des mois, une semaine, ou un an, je ne savais plus, tout ce que je savais c’est que cela faisait partie de ma vie et j’avais de plus en plus de mal de faire avec. Peu avant mon vingt-cinquième anniversaire, alors que je commençais tout juste à apprendre à me libérer du joug de la culpabilité qui m’attelait à ma mère, alors que je prenais lentement conscience de la potentialité d’élasticité des liens qui nous unissent aux êtres que l’on aime, j’avais décidé de prendre mon propre appartement. Trois mois après avoir emménagé avec mon ami, maman m’avait annoncé qu’elle souffrait d’un carcinome. On la traita, tout alla bien. On lui annonça sa guérison le jour-même où j’appris que je souffrais d’une endométriose… Trois ans après, elle rechutait et cette fois-ci, rien ne se passa bien. Le cancer était trop avancé. La maladie bouffait son corps, les traitements lui mangeaient toutes ses forces, la colère et la peur la liquéfiait, lui enlevait son sourire, lui consumaient le moral. J’avais passé tant de nuits auprès d’elle, pour tenter de la soutenir. Impuissante, je distinguais les fissures de son âme apeurée, j’entendais son organisme craquer sous le poids des traitements, je l’écoutais supplier la mort de venir l’arracher à tout cela. Je me sentais seule et inutile. J’aurais tellement voulu que mon père soit là pour m’épauler, pour nous accompagner, pour m’aider à la soutenir. Après tout, n’était-ce pas lui qui me l’avait donnée comme mère ?!

 

Il vaut mieux se retenir de s’agiter quand on est pris dans les sables mouvants, sinon on s’enfonce toujours plus. Chose plus facile à dire qu’à faire, quand on est assailli par les tremblements de la douleur... A la mort de maman, j’avais écrit à mon père, puis j’avais détruit la lettre, puis écrit à nouveau avant de détruire encore, puis encore et encore et finalement je lui ai envoyé les quelques pages qui avaient échappées à ma retenue. Qu’avais-je écrit ? Je ne le sais plus bien mais c’était certainement des horreurs, des erreurs. Les mots, plutôt que de me libérer, se sont retournés contre moi, gueule ouverte, m’ont bouffée, digérée, je suis devenue le vide que je voulais exprimer. Mon père était venu à l’enterrement de maman. Il ne m’avait rien dit, il m’avait juste regardé et de l’arc de ses yeux avaient jaillit un millier de flèches qui transpercèrent ma chair. J’avais mal, j’étais en colère. J’aurais dû garder l’élan de ma rancœur, fermer les yeux, la bouche, les oreilles, foncer droit devant moi, traverser le marécage d’un seul cri. Passer outre la fange, épuiser toute ma peine, recommencer à vivre.  Mais j’avais rouvert les yeux bien trop vite. J’avais vu mon image dans le miroir de boue qui s’étalait devant moi. Et la colère était tombée, laissant au désespoir le loisir d’étouffer mes forces. J’avais tout retourné contre moi, rejetant sur mes ratures les éclairs de son regard. Les flèches circulent encore, dans chacune de mes veines, je ne puis plus rien contre le poison qu’elles propagent. J’en ai plein les artères, je dois faire avec à présent, mais à ce moment-là, ça grouillait de douleur dans mon sang. J’avais si mal.  Mon "Je" mourait, éteint, étouffé par des douleurs éclatées, parsemées dans chacune de mes cellules. Toute tentative de mise en mots était vaine.

 

Paralysie

enfermée, ligotée, étouffée

dans l'infini de l'obscurité

 

Suspendu au plafond de ce piètre tableau un soleil éteint en forme d'âme défrichée regardait le désastre que plus rien ne pouvait apaiser. Mes bouleversements étaient trop vifs, depuis trop de semaines. Du fond de mon antre, les douleurs, en Méduse, pétrifiaient mes sentiments. Les sens endoloris, je ne ressentais plus mes émotion. Comme un caillou jeté si fort sur la surface lisse et miroitant d'un lac, les choses me frappaient en surface, avec violence, puis s'éjectaient au loin, au large. J’étais devenue glace. A chaque instant de la vie je disais « Ah ». Juste cela


puis rien.


Plus envie plus peur plus mal. Plus rien.

"Ah". Juste un bruit. Plat. Le bruit de la pierre sur la surface de l'eau, qui dans un ric-hochet, vole au loin, expulsé. Pour les regards, mon âme projetait sur l’écran, mon ombre, en forme de leurre ; un être souriant, attentionné et détaché. « …Et se rappelant que l’affection pour autrui détournent des douleurs égoïstes… » avait écrit Proust dans sa Recherche du temps perdu. J’offrais à mon mari tous les mensonges que je savais tricoter avec la laine rasée de mes déceptions, de mes attentes, de mes regrets. On peut offrir aux autres ce que l’on est, ce que l’on a construit avec ce que l’on a reçu. On peut aussi leur offrir ce que ce l’on n’a pas reçu, ou pas pu construire, mais si désespérément rêvé. Cela laisse dans les tripes un spectre d’amertume mais permet de continuer de vivre. Avec lui comme avec tout le monde, je jouais la flûte enchantée, je crapotais la joie mais j’avalais toutes les fausses notes et la mort ruisselait en moi. Je ne peux pas avoir d’enfant. Lorsque l’on m’avait annoncé cette sentence quelques années auparavant, ç’avait été l’écroulement du monde. Mais à ce stade de ma vie, je bénissais cette chance ; je pouvais disparaître sans le poids d’abandonner derrière moi un petit être rond et chaud qui aurait besoin de moi. Je n’avais pas le devoir d’assumer la responsabilité de rester en vie, sans un petit être qui me ferait croire que j’avais des devoirs. Je pouvais succomber sans dilemme, sans être obligée de me dire « je dois tenir tenir tenir »… Quand à mon mari, il m’aimait, et alors ? Il survivrait. Nous devons tous faire avec nos trous. Trop consciente que je courrais irrésistiblement vers ma fin je lui disais, d’un air détaché « Les gens qui se suicident, ils le choisissent, personnes ne peut les en empêcher, personne n’a à se sentir coupable. La vie doit continuer, pour eux. » Et la nuit venue, j’errais dans un désert de flammes glaciales, écrasée par les ténèbres. Le souffle froid du diable qui m’habitait gelait toutes les beautés à l'intérieur de mon cœur ensablé. S'y élevait en hurlement le fracas d'une pluie acide, des larmes affolées qui n'arrivaient pas à s'évader et gelaient, encombrant mon âme. Je brûlais d’avoir si froid. 

 

Oui mais voilà, je n’étais pas uniquement fécondée par la mort. J'avais en moi, tapis à l'opposé du néant, dans l'éclat d’un soleil géant, un oiseau bleu, une fleur de ciel, une rage de vivre. Et ce Titan traquait, matraquait, dès l'aube venue, les monstres qui rugissaient ma mort.


Comment était-ce possible ?


Comment est-ce possible d'avoir autant envie de vivre que de mourir ? D'être aussi déterminée à mourir qu'enragée de vivre ? Je n'en pouvais plus, je m'épuisais. Je pleurais chaque jour. Je composais des plans pour m’exterminer rapidement, sans douleur, sans tambour ni fanfare. Je pleurais en faisant la cuisine, je pleurais en faisant le ménage, je pleurais en regardant le paysage par la fenêtre, mais dès que mon mari rentrait, je plaquais à nouveau le masque sur mon visage. Je mourrais sans que personne ne puisse se dire « J’avais senti que quelque chose n’allait pas, pourquoi n’ai-je pas vu ce qui allait se passer ! ».

 

 

J’avais beaucoup bu ce soir-là. J’avais pris soins, auparavant, de me gaver de médicaments. Puis, le corps vacillant mais l’esprit déterminé, j’avais pris les clés de la Passat et l’avait menée jusqu’à ses dernières limites ; le pied au plancher, j’avais foncé tout droit dans le premier virage, qui, je le souhaitais désespérément, serait mon dernier. On avait pensé que je ne savais plus ce que je faisais. On avait pensé que les somnifères avaient altéré mes facultés. On avait simplement pensé que je m’étais endormie au volant. Quand j’avais rouvert les yeux, après trois jours de coma, je leur avais dit combien j’étais dépitée d’être encore en vie… Alors, on m’avait envoyé purger ma peine au charnier des fous.

 

 

« C’est bon, je ne vous parlerai plus », avait-je décrété au psy à la séance qui suivit mon effondrement. « Alors écrivez, cela peut être tout aussi thérapeutique » m’avait-il conseillé sans se démonter plus que cela. Ecrire… « Suis-je gauchère ou droitière ? » Je ne savais plus par quelle main empoigner un stylo, aucune d’elles ne savaient plus répondre aux ordres, ou au désordre, de mon esprit. Il aurait toujours dû en être ainsi, cela m’aurait évité de composer la lettre qui avait balancé ma vie dans le vide. D’une plume arrachée à mes ailes cassées j’avais taché de la suie de mes veines un papier qui m’avait définitivement éjectée de l’estime de l’homme le plus important de ma vie. Cela faisait un an, et quelques broutilles de calendrier.  Chaque mot me revenait. Ils se retournaient dès que je les posais et me souriaient en grimaçant, une sorte de grimace condescendante, emplis d'arrogance, de dédain. Ils s’élançaient hors de mon cœur, passaient au filtre de ma conscience qui les tournaient et retournaient, cherchant à leur façonner un sens précis, les expulsaient en les arrangeant en de grandes petites phrases nettes et précises… Mais une fois éjectés, ils se retournaient et me regardaient, me soupirant toute la verve du pamphlétaire. Souvent, si souvent se cachent dans les mots que l’on exprime une multitude d’autres qui ne se dévoilent que lorsqu’ils sont costumés de l’habit du signe...

 

Un jour, alors que je marchais dans le parc, Xavier s’était approché. L’air de rien, il marchait à une dizaine de mètres de moi, tête baissée, d’une démarche saccadée. J’avais longé un moment l’allé d’arbres qui agrémente le parc de l’hôpital. Une sérénité hors du commun se dégageait en cet endroit, et je m’y sentais infiniment bien. J’avais stoppé ma marche devant un des nombreux bancs de bois du parc. Quand je lui avais dit « Si ça te dit, tu peux t’assoir à côté de moi ! », c’était comme si j’avais ouvert les vannes de dégazage d’un pétrolier. Un flot de paroles, comme pour éliminer les gaz nocifs qui encombraient son esprit, pour dissiper l'accumulation des idées qui embarbouillaient sa conscience.   

 

En fait, je suis bien content que tu me dises ça parce que je me posais justement la question si je devais venir te demander si je pouvais m’assoir à côté de toi ou si je devais attendre que tu me le propose ou si je devais continuer mon chemin, parce que je si je te demandais si je pouvais m’assoir je ne savais pas comment tu prendrais ça et si j’attendais peut-être que cela t’énerverais et si je partais j’aurais été fâché de ne pas être venu de te demander si je pouvais m’assoir à côté de toi…

 

J’avais écouté avec stupéfaction Xavier débiter ses mots, en essayant de recomposer le message pour bien comprendre ce qu’il avait voulu dire.  « Tu dois me trouver bizarre, n’est-ce pas ? » m’avait-il demandé après que j’aie débarrassé le banc d’un paquet de cigarettes oublié. « je sais que tu vas me trouver bizarre mais je peux pas m’assoir parce qu’il y a une chose sur le banc dont je ne peux pas prononcer le nom et je ne peux pas m’assoir si c’est là, parce que sans ça… parce que sans ça... »  Une personne normale lui aurait peut-être demandé « parce que sans ça quoi ? ». Mais j’étais pas normale… Je m’étais contenté d’enlevé le paquet de cigarettes, je l’avais écrasé et fourré dans mes poches. « Voilà, tu peux t’assoir maintenant » Il s’était assis, raide, le visage tendu, comme forcé de le faire. « Enfin, si tu veux » avais-je ajouté. « T’es pas obligé en fait »

 

Nous avions parlé, longuement, prémices à de futures échanges passionnants et décisifs, tant pour lui que pour moi. Un jour que nous étions en salle de loisirs, et que nous délirions sur des sujets métaphasiques très sérieux, en tous cas selon notre sens de l’humour, il m’avait déclaré « je sais que je suis pas comme les autres, je suis quelqu’un de bizarre, j’ai les idées étranges, pas comme les autres, mais avec toi je me sens bien, je peux en rire, les choses prennent moins d’importance. Je suis bien avec toi… J’ai jamais eu de grande sœur mais je crois que si j’en avais eu une j’aurais ressenti  ce que je ressens pour toi » C’était une déclaration d’amour. C’était sa façon à lui de me dire « je t’aime beaucoup ».  Il y a mille et une façons de dire, ou de ne pas dire, « je t’aime », cette alchimie de penchants et de sentiments, panacées de l'humain, indivisible, unique et pourtant jamais semblable de et pour chaque individu. Sa déclaration était extraordinaire, courageuse, sincère et me toucha profondément. Une masse importante de Philia, un zeste d'Agapè, un peu de Storgê et une vapeur, discrète, d'Eros. Faisant fi de mon trouble, qu’il avait certainement perçu car il ressentait tout, il avait enchaîné « J’ai du mal à comprendre ce que tu fais ici. Il m'arrive de me demander pourquoi toi tu déprimes parce que j'ai l'impression que tu as toutes les ressources nécessaires. Après, je ne sais pas si tu apprécies ou si ça t'énerve, que j'essaye de te comprendre, c'est juste que je voudrais savoir pourquoi tu as si peu confiance en toi alors que moi, si je pouvais choisir qui être, je voudrais bien être quelqu’un comme toi ». Et ça avait été un bouleversement, un typhon, des bourrasques d’une félicité effrayante répandaient soudain un sacré désordre dans tout mon être. Toutes mes cellules s’étaient misent à trembler, assourdie, abasourdie. Je vacillais, les pieds collés au sol, suspendue au gouffre du ciel, la tête buvant le calice dans la rivière des étoiles, à deux doigts de m’y dissoudre. Je me rendais soudain compte que

 

j’aimais bien moi aussi,

ce personnage calme, ouvert,

sincère, réceptif,

 

rempli d’humour et d’excentricités.

 

J’aimais ce personnage qui partageait sans préjugés les délires de ce garçon, qui respectait ses voix et s’octroyait, sans crainte, avec indulgence, la franchise de lui exprimer ses sentiments et ses émotions. Je me rendais soudain compte, sans modestie ni réserve, avec un sentiment troublant, effrayant, émouvant, de fierté et de satisfaction, je me rendais compte

 

que ce personnage que j’aimais bien

c’était moi !

 

Toute à mon trouble, j’avais dit à Xavier « faut que j’y aille » et je m’étais enfuie dans le couloir. Mais après quelques dizaine de mètres, sachant que le jeune homme ne supporterait pas ce départ subit, j’avais stoppée net. Il vivrait l’enfer, dévoré par des questions sans réponse. Il se culpabiliserait et qui sait ce qu’il pourrait bien faire ? J’avais fait volteface et étais retourné auprès de lui, dans la salle de loisirs. Je l’avais trouvé au même endroit où je l’avais abandonné, exactement dans la même position, pétrifié, la tête enfoncée dans la chape de ses épaules. Je voyais des centaines de griffons qui tournoyaient autour de lui, prêts à l’emporter sur l’attelage du Dieu des Tempêtes. Je lui avais dit doucement que j’aimerais bien voir ses yeux et il avait relevé la tête. Je lui avais expliqué doucement que ce n’était pas à cause de lui que je m’en allais. « Ce que tu m’as dit me fait très, très plaisir. C’est quelque chose de précieux pour moi et je te remercie. Mais à présent j’ai besoin de me retrouver seule pour laisser tout cela faire son travail en moi, tu comprends ? C’est un peu comme quand on veut faire sa toilette. On a besoin de s’isoler, ce n’est pas parce que l’on n’apprécie pas les autres ou qu’on est fâché, mais c’est juste qu’on a besoin d’être seul, tu comprends ? » Il avait laissé mes mots résonner un instant dans les méandres de son esprit compliqué puis m’avait répondu « Tu dois aller faire la toilette dans ta tête, quoi ».

 

Je ne sais pas si j’avais fait beaucoup « la toilette », dans ma tête, il y avait eu un tel chamboulement… En tout cas, une chose est certaine, je n’avais pas réussi à remettre les choses exactement à la même place qu’auparavant…

 

Six mois après ma sortie, j’étais retournée voir le psy. Ça ne s’était pas bien terminé entre lui et moi, plus ou moins froidement. J’appréhendais ce rendez-vous formel, planifié le jour de ma sortie. Je suis entrée dans son bureau, du chagrin plein les veines. Les stores étaient levés, le soleil crapahutait sur tous les murs du cabinet. « Vous n’avez pas changée ! » S’était-il écrié, jovial et souriant, en me tendant la main.  « Quoi que… mais oui… ce sont bien quelques cheveux gris, par-ci par-là, qui se répandent !». J’avais pris l’air faussement outré et nous avions ris.

 

Abeille

suspendue

au miel de son regard

je sentais la magie de l’instant

 

l’instant où l’âme agit

 

étreindre mes blessures

 

Je pouvais revivre

 

 

Je regarde cette plage vide, libre, où chacun peut venir à sa guise se dénuder, s’étirer sous le soleil ardent, ou s’allonger sur les galets brûlant pour s’y rôtir tranquillement.

 

J’avais essayé d’exprimer avec désespoir ma souffrance, j’avais essayé de la cacher dans un paquet d’artifices… Ni mentir ni dire la vérité ne permet de trouver l’apaisement. Ce qu’il faut, c’est se faire artiste et créer sa vie au jour le jour, comme l’on a envie, comme on la veut, quitte à se raconter des bobards, à tordre la réalité, à enfiler les jambes dans le costume qui nous plaît, à virevolter sur un plateau, à essayer de trouver la satisfaction de jouer les personnages que l’on a envie de jouer et les jouer bien, par respect autant pour soi que pour notre « public ». Vivre, c’est monter sur scène et laisser éclater nos personnages, c’est marcher sur le fil de la schizophrénie en s’appuyant sur la courbe de la réalité comme balancier.

 

Je vais vivre, et quand les crocs de la mélancolie croqueront mes espérances, je me dirai que tout fini par passer, que tout à une fin, qu’il faut encore un peu de patience ; la mort viendra, de toute manière, me soulager un jour…   En attendant, je vais rentrer de ces vacances estivales, je vais retrouver mon chef, mon boulot, mon boulet. Je vais dire à qui veut l’entendre « vous n’avez pas changé, quoi que… mais oui… ce sont bien quelques cheveux gris, par-ci par-là, qui se répandent ! » et je rirai avec eux de cette pique d’humour tendre, parce que, si nous restons nous-mêmes au fil du temps, comme la plupart des oiseaux, nous muons tous…

 

Mon mari s’est réveillé, il s’étend disgracieusement en braillant un bâillement qui doit s’ouïr jusque sur la côte nord…

 

J’ai envie d’aller rejoindre l’éphèbe qui barbotte toujours non loin de nous, j’ai envie d’aller m’oublier dans cette étendue hellénique et  de me laisser bercer par sa respiration placide. Je jette en riant ma capeline sur la tête de mon mari. Je sais qu’il réagira à cette provocation en me pistant, qu’il me coulera la tête dans l’eau claire. Je prendrai l’air fâché, il m’embrassera et nous ferons la planche en laissant aux vagues la liberté de dévoyer nos corps comédiens et nos âmes artistes…

 

 

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Published by Esperiidae - dans Sillons d'exitences
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