Je me suis levée avant l'aurore ce matin, pour profiter encore une fois d'une belle matinée d'automne. Alors que toute la maisonnée dormait encore paisiblement, je me suis faufilée hors de ma demeure avec au cœur l'impatience d'une jeune biche courant à travers bois.
Je me glisse sous les arbres en humant les odeurs de bois humide et de résine. Sous mes pas les feuilles décrochées par l'automne croustillent généreusement. Je traverse le sous-bois pour me rendre au petit ruisseau qui dégouline ses perles limpides entre la rocaille. Ce n'est pas vraiment un ruisseau, plutôt un ru timide que les pluies de l'arrière-saison approvisionnent. Je m'assoie sur une souche dont la mousse humide de la rosée matinale imbibera sur mon pantalon son empreinte. Mais cela n'a aucune importance; je sais que c'est là, à cet endroit précis, qu'Elle viendra. Cette Fée en robe de Pyracantha qui sait tant ensorceler mes sens et enchanter mon âme. Elle viendra, comme chaque matin depuis le début de l'automne.
Encore quelques minutes et son mystère « densera » devant mes yeux, empreignant en mon âme un souvenir éblouis, me gorgeant pour les instants creux, de sa Force, de sa Lumière. Comme pour annoncer cet instant de magnificence, une mésange à tête noire entame un chant de gazouillis picotant. Cette ritournelle, ponctuée par quelques notes monotones et nasillardes d'une Sittelle, ajoute du bonheur au bonheur. Délicatement, voluptueusement, la nature se voile d'une aura singulière.
Apparaît alors la féerie…
Je distingue entre les feuillages l’arceau de l'astre du jour qui se lève, colorant l'horizon d'une nitescence rouge vermillon. Le feuillage rouillé par l'automne s'enflamme et murmure sous un souffle léger. L'astre d’Or doucement se réveille et je regarde ainsi avec émerveillement la Terre enfanter d'un jour nouveau. Quelques rais filtrent doucement entre les branches et donnent le ton. Puis c'est l'éclatement. Les premiers cris de soleil percent le ciel orangé de l'aurore. L'étoile du jour jette des flammèches rougeoyantes entre les branches qui viennent colorer en escarbilles les gouttelettes de la rivière. L'eau joue ainsi avec le feu. Complicité d’un instant pour un ballet magique. La forêt se réveille. On entend ça et là des rongeurs qui gratouillent au milieu des feuilles mortes et les oiseaux maintenant déchaînés entament pour le jour naissant l'hymne de la Vie.
N’est-ce pas indécent de s’abandonner ainsi à la contemplation, posée au milieu de cette forêt, alors qu'au loin des souffrances anéantissent des espoirs, des maladies déciment des êtres, des bombes arrachent des vies ? N'est-ce pas indécent de se laisser ainsi enchanter par la Vie alors que tant d'humains, partout, pleurent celle qui leur est détruite, volée, étouffée, massacrée ?
Parfois….parfois, je me sens honteuse de fuir ainsi les ténèbres du monde et les miennes pour me laisser envahir intérieurement par cette lumière simple de la Vie. Abaisser ainsi le Céleste à l’échelon de mes sens pour m’en gorger alors que l’humanité dont je fais partie le méprise chaque jour un peu plus…




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