Proses et autres petites histoires fantastiques

Vendredi 15 août 2008

Nous avons débarqué il y a quatre jours dans ce petit village doux et paisible étalé dans de la forêt landaise. La maison dans laquelle nous séjournons est un magnifique oustaù traditionnel. Entre les poutres de chênes, les briques recouvertes d’un crépis gros grain blanc simule magnifiquement le torchis et confère au bâtiment une authenticité absolument charmante.  Son troisième pan en queue de palombe descend très bas, protégeant la façade des pluies d’ouest, et abrite notre chambre à coucher. Au centre du bâtiment s’épanouit un immense salon où trône une énorme et magnifique cheminée de pierre parfaitement inutile en cette saison.

 

La propriété est immense. Sur le côté ouest du bâtiment s’étend une interminable chênaie qui frémit au moindre souffle. Au sud, une magnifique terrasse est aménagée à côté d’une piscine aux dimensions agréablement déraisonnables. Le soir, alors que nous rentrons de nos diverses escapades dans la région, nous nous y installons avec un petit verre de Clairet de Lisennes, que nous sirotons tranquillement après une baignade rafraîchissante. Au-delà de la piscine, un parc de gazon s'étale sur quelques dizaines de mètres jusqu’à un petit étang bordé de jeunes saules pleureurs. Puis derrière, la chênaie reprend possession des espaces. Quelques canards s’ébattent dans l’eau foncée en cancanant joyeusement. Le matin, alors que nous petit déjeunons sur la terrasse, nous restons des heures à regarder leur théâtre ;  tantôt ils sortent de l’eau à la queue leu leu, s’en allant picorer quelques brindilles ou graines, s’offrant peut-être parfois quelques grillons en dessert. Tantôt, ils se chamaillent, courant en tout sens, finissant par se jeter à nouveau à l’eau. Tantôt, une canne, fière et digne, guide consciencieusement à travers les herbes ses trois petits rejetons jusqu’à l’eau.

 

Et en fin de journée, dans la douceur vespérale, alors que le soleil décline doucement à l’ouest, jetant à travers le feuillage de chêne  mille flammèches d’ambre qui viennent dansotter sur la surface de l’eau, nous restons là, assis sous un pin au coin de la terrasse,  à contempler ce tranquille paysage.

 

Faut-il vous en décrire en davantage pour vous convaincre de la magie du lieu ? Je ne pense pas. Mais ce que je vais vous conter ci-après vous remplira d’un doute légitime, et pourtant…

 

Il nous a été rapporté qu’au crépuscule, parfois, des animaux sauvages viennent s’abreuver à l’étang, ou brouter l’herbe fraîche qui l’entoure. Aussi voici quatre soirs que nous observons silencieusement l’étang dans l’espoir de voir apparaître quelque chevreuil, un renard, ou pourquoi pas, un sanglier, ou encore un cerf. Ce soir, nous nous sommes un peu approchés de l’étang, nous abritant dans la pénombre qu’offre un bosquet de jeunes pins, à quelques mètres de l’eau.

 

Les grillons entament leur dernier concert de la journée. Ils nous racontent avec nostalgie leur déception de ne pas savoir cymbaliser telles les cigales, leurs rivales du sud, pourtant leurs stridulations produisent sur l’âme d’égales vertus apaisantes. Sous un souffle léger l’eau de l’étang, que les canards ont déserté, miroite calmement. Les palmipèdes se dandinent un peu plus loin dans l’herbe folle en caquetant bruyamment.

 

Puis soudain, les grillons et les canards, comme alertés de concert, se taisent brusquement. Un vent chaud mais vigoureux se lève d’un coup, faisant frémir la chênaie qui s’agite follement, produisant un bruit étrange, comme du papier kraft que l’on froisse. Sous le souffle, les saules pleureurs gesticulent au bord de l’étang, comme pour chasser les intrus qui dérangeraient l’enchantement du spectacle à venir.

 

Pressentant une imminente magnificence, j’intime à mon cœur l’ordre de mettre en sourdine ses battements et retiens mon souffle. Au loin dans le sous-bois une branche déchire la litanie du feuillage des chênes. Un renard ?  Un chevreuil ? Nous allons enfin voir apparaître un animal de la forêt, j’en suis à présent convaincue.

 

Un cerf ? Peut-être aurons-nous droit à cette rare aubaine !

 

Tous les sens aux aguets, je prends une grande et silencieuse inspiration et laisse la fragrance humide venant de la forêt envahir mes poumons. Un mélange d’odeurs de bois, d’herbe mouillée, de vase et de résine de pins m’enivre délicieusement.

 

Encore un craquement, et soudain, je l’aperçois. Je distingue un pelage clair glisser entre les troncs des chênes. Une forme étrange, dotée de ce qui me semble être un long cou large. Peut-être bien un cerf. Je fixe l’orée de la forêt, résistant aux clignements d’yeux pour ne rien manquer du spectacle, et mes pupilles commencent à me brûler. Je me suis raidie dans mon transat, et je tends le cou en direction du bois aussi loin que je le peux sans tomber du siège. Le voilà alors qui émerge du bois. Dans la pâle lueur du jour qui s’éteint, sa forme se découpe presque clairement. Je n’en crois pas mes yeux. Je les ferme, longuement, comme pour chasser cette chimérique vision. Lorsque je les ouvre à nouveau, l’animal s’est un peu avancé et il n’est plus qu’à quelques pas de l’eau. Incrédule, je détaille alors sa physionomie. Quatre longues pattes fines et élancées supportent un corps parfaitement sculpté. Son pelage clair comme la praline semble pailleté d’or et scintille sous la pâle clarté vespérale d’une façon totalement magique. Mais ce n’est pas cela qui est le plus prodigieux.

 

Et là lecteur, si tu n’es pas prêt à croire l’incroyable, quitte ces lignes et va-t-en lire quelques fades histoires anodines. Car ce que je vais décrire, à défaut de pouvoir être vérifiée sur-le-champ, doit être cru sur paroles.

 

La partie inférieure de la bête est déjà en elle-même somptueuse. Comme parfaitement ciselée dans un marbre italien, la musculature de l’animal ondule à chaque mouvement sous son pelage soyeux. Puis, vissé sur ce corps parfait, un tronc humain s’érige. Remontant le torse, le pelage disparaît doucement, laissant place à une peau soyeuse et transparente. Sa poitrine,  idéalement sculptée ressemble aux torses des statues grecques et sur un coup épais est posée une tête d’une beauté olympienne. Les traits de son visage semblent avoir été modelés dans une argile céleste par les mains d’une divine déesse. Sous un nez symétrique et harmonieux, sa bouche offre des courbures d’une sensualité exceptionnelle. Des lèvres foncées, ni trop charnues ni trop fines, dessinée par un pinceau de maître. Si les yeux sont les fenêtres de l’âme alors les siens offrent une vue sur un paysage d’une splendeur ineffable, si somptueux que la réduction du langage empêche de le décrire. Les pupilles d’un brun clair comme de l’ambre dansent dans le lac blanc nacre de la sclère. Sa longue et soyeuse chevelure blonde auréole l’harmonie de ce visage et dégouline en ondoyant sur ses robustes épaules telle une rivière d’Or.

 

L’animal, enfin, la créature, s’avance doucement vers l’eau, et tendant ses bras robuste, puise en l’écrin de ses mains d’un geste raffiné une ration d’eau qu’il remonte doucement à sa bouche. 

 

Quelques gouttelettes du liquide transparent s’échappent de leur délicieux récipient charnel et s'écoulent sur le torse de l’être, petites perles de cristal brillantes sous la pâleur des rais du soleil mourant.

 

Je reste là, rigide et statique, stupéfaite et totalement ensorcelée par cette apparition quand soudain l’homme-cerf tourne légèrement sa tête dans ma direction. Le vent a tourné et peut-être a-t-il surpris l’odeur suspecte de notre présence. Tel un pétale d’iris détaché d’une corolle, il dépose alors sur moi son regard mordoré. D’une caresse délicate, il capture mon regard et l’emporte durant quelques instants dans l’univers ambré et chatoyant du sien. Je me laisse couler dans ce miel sucré, enivrée par la suavité qu’il recèle. Une larme s’échappe de mes yeux et chatouille ma joue en traçant son sillage.

 

L’animal alors, comme longeant en équilibriste le fil tendu du regard qui nous uni, s’avance lentement vers moi. Ses gestes son si graciles qu’il semble plus flotter que marcher. Il est a présent à quelques centimètres de moi. Plus rien d’autre n’existe que sa présence, qui a envahi tout mon être. Il ne semble pas effrayé, mais plutôt complètement intrigué par ma personne, comme si c’était la première fois qu’il voyait un être doté d’un corps inférieur aussi étrange…

 

Dans un geste délicat, il tend sa main vers moi, paume ouverte, les doigts légèrement recourbés. Il n’est maintenant plus qu’à un centimètre de mon visage et je sens la chaleur de sa main embraser ma joue. Je ne sais ce qu’il veut, ni ce qu’il va faire, mais je me sens si apaisée par sa douceur que je ne ressens aucune crainte. Il approche encore de mon visage jusqu’à le toucher. Sa caresse m’envahit d’un torrent de bien-être et je sens mon cœur bondir en ma poitrine, alors qu’en mes entrailles, un volcan éclate. 

 

Je sens son doigt glisser délicatement sur ma peau. Je comprends alors qu’il récupère par ce geste une des  perles que mes yeux distillent.

 

Il retire alors doucement sa main, une petite gouttelette posée sur le bout de son doigt, qu’il observe un instant avec étonnement.

 

Son visage est impassible, invariablement noyé dans la plénitude. Il approche doucement le doigt de son nez et hume ma larme en fermant les yeux, comme pour mieux se concentrer, ou laisser quelque parfum subtil le pénétrer, puis l’approche de sa bouche. Il dépose alors sur sa langue rose le minuscule diamant d’yeux.

 

Son visage semble alors soudain s’ouvrir. Ses yeux m’envoient une rivière de soleil qui dégouline sur mon cœur, arrosant mon jardin intérieur d’une exquise chaleur. Et sa bouche s’éclot alors en un magnifique sourire, découvrant un collier de perles d’une blancheur éblouissante.

 

Puis soudain, dans une volte-face rapide, souple et aérienne il s’éloigne en direction de la forêt sans se retourner. L’obscurité l’avale et il disparaît sans un bruit.

 

Je reste quelques minutes encore absorbée par la délicieuse torpeur dans laquelle m’a plongé cette expérience. La nuit a à présent tout envahi et la lune a pris le relais du soleil, chamarrant la surface ondoyante de l’étang de sa pâle lumière blanche. 

 

A l’horizon les chênes se découpent en ombres chinoises, scellant leur secret.

 

Réajustant ma réalité avec celle du monde qui m’entoure, je me tourne alors vers mon mari, assis à ma droite sur un transat identique au mien. Je le surprends dans une pudeur toute masculine essuyant l’émotion qui noie ses yeux. Il ne l’avouera jamais, mais parce qu’il y a des choses que l’on ne peut cacher à une femme, je sais que ce soir, il vient également de tomber passionnément amoureux de cet apparition céleste.

 

Je pose ma main sur le bras de mon compagnon  et nous nous sourions, honorant par notre silence le délicieux secret que la forêt vient de nous partager. Un voile de tristesse et de mélancolie embrume un peu mon cœur à l’idée que je ne reverrai certainement jamais ce centaure sylvestre. Mais il restera à jamais en ma mémoire l’empreinte indélébile de cet instant.

 

Par Esperiidae
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Lundi 16 juin 2008

Depuis de longues semaines, s'empreinte dans le sable d'une plage de Bretagne, l'impatience d'une épouse, qui longe chaque soir la berge, scrutant l'horizon, appelant du regard cet homme qui, un matin de juillet, s'en est allé toutes voiles au vent, affronter en destin son besoin d'évasion.


Elle connaissait le destin des épouses de matelots. Elle avait grandi en regardant sa mère attendre son marin, et savait le chagrin d'espérer le retour d'un père dont elle n'arrivait plus à se souvenir du visage. Aussi, dans ses prières, avait-elle demandé en Prince; un jardinier qui saurait inventer pour elle des roses sans épines; un charpentier, qui construirait pour eux une maison de bois dur où épanouir leur famille; ou encore un poète, qui  de mots et de rimes, lui érigerait une tour au confins des étoiles. Oui, un poète, qui a coups de rimes…mais, pas, jamais, un marin, car c'est à coups de rames, qu'ils construisent leurs tours, en traçant sur les eaux le sillon de l'absence.


Mais est-ce parce que la douleur se rapporte aux souvenirs, qu'elle est si irrésistiblement attirante, et donne cette impression vive, paradoxale, atrocement exaltante, d'être en vie ? Quoi qu'il en soit ce soir-là elle s'oublia dans ses yeux, quand elle vit voler dans ce regard le cygne d'arcanes enivrants. Quand elle sentit en lui cette avidité de liberté, de découvertes, d'aventures, elle tomba dans le gouffre qu'avait laissé en elle un passé refoulé.


Envoûtée par le sortilège du temps, une vague d'émotions lui apportait enfin l'homme qu'elle avait attendu tout sa vie. S'échouait sur sa plage un marin aux yeux rêves. Elle tomba sous le charme de son propre démon.


Mais en oiseau blessé, elle conservait en ailes les cicatrices de l'abandon, et quand il lui demanda un enfant, elle le lui refusa. Elle récusait que ce soit un matelot qui la fasse devenir mère. Etait-ce en cela une tentative pour conserver sa vie, que de refuser d'être pour l'homme ce dont il vénère le plus ? N'être qu'un naître ? Mère… rien qu'un mot, un écho, une consonance, qui donne la vie….ou qui la prend ?


Eperdue dans son trouble, abîmée par l'évent de ses souffrances, le cœur en cendres elle se plia à tous les autres caprices de son marin déçu.


Mais quand ce soir-là, alors qu'au dehors la pluie battait les fenêtres et que le vent saccageait l'océan, il s'approcha d'elle et lui déclara son besoin de partir…


Propices aux tourments, l'atmosphère se chargea d'insuffler à chacun l'énergie de combattre. D'agacements en reproches, il leva son attaque; de cris stridents en blâmes, elle érigea la sienne. De répliques en réfutations, il dressa sa défense; d'objections en indignations, elle éleva la sienne. Rythmé par le déluge qui mugissait au dehors la dispute s'attisait. Les jours qui suivirent ajustèrent le conflit, et de leurs algarades s'ensuivit le départ de son mari marin.


Alors que le limon s'écoule immuablement dans sa clepsydre, le temps assèche les larmes sur les joues de la femme du marin, mais ne sèche pas le sang qui suinte de son cœur affligé.


C'est pour ça que depuis de longues semaines s'empreinte dans le sable d'une plage de Bretagne…

Par Esperiidae
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Dimanche 30 mars 2008

La poésie est la mise en mots de l'ondoiement émotionnelle qui résonne en l'être. On vogue sur les vagues que produisent en nous nos émotions les plus fortes, les plus vraies, les plus secrètes, les plus indicibles, mais aussi les plus inconscientes, et notre poésie est faite de cet élan. Les mots ne nous appartiennent pas, ils sont lancés sur les flots par une âme en errance sur un océan invisible agité par les vents de nos sens.  Que ce soit le chant des sirènes, le murmure des vagues, le grondement des rouleaux ou le cris des lames acérées, se sont ces élans que la mélodie des mots raconte. Les mots eux même ne signifient rien. C'est le rythme sur lequel ils voguent, l'élan dont il sont imprégnés, qui recèle la vérité. On s'enchante à l'écoute des gazouillis d'un oiseau cela même si l'on ne comprend pas la signification de ce chant, parce que c'est l'âme qui écoute, et non l'esprit. La poésie est identique au chant de l'oiseau

Par Esperiidae
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Jeudi 29 novembre 2007

Christian regarde le visage qui se reflète dans la glace et ne le reconnaît pas. Est-ce son esprit qui emmuré n'a jamais vu l'homme,  ou est-ce l'homme qui, prisonnier des ténèbres, n'a jamais eu aucune image à refléter ?


Il n'arrive pas à décoller son être de dessous la semelle du Créateur. Il n'existe qu'au travers chacun des pas d'un Dieu imaginaire, qui habite chaque Autre.


Christian est un être qui n'existe pas, une créature qui se confond au décor. Tel un caméléon, il se modèle aux couleurs de son entourage. Il se façonne au regard de l'autre. C'est un être perdu dans un espace qui se situe entre les diverses dimensions du monde. Il n'a pas appris à être, il n'a pas appris à avoir. Simplement, il ne sait pas.


Le monde est un morceau de glace dans laquelle son esprit ne se reflète pas mais se gèle, se fige. Un être qui n'a grandi que de corps, mais qui, paralysés à l'intérieur, est resté comme cet enfant qui prend le monde pour un miroir et mime gestes et paroles, mais à la différence que lui ne s'y apprend pas, ne s'y reconnaît point.


Il laisse tout aux autres, non en abandon résigné mais parce qu'en son trouble c'est ainsi qu'il a appris à se donner à lui-même. Un "je" qui deviens le tiens, celui du patron, celui de son ami; un "je" qui n'existe pas sans support. Lorsque la lumière s'éteint, élément de trop dans le décor épuré d'acteurs son "je" stupéfait ne sait plus où aller, il ne sait plus qui être.


La force d'existence qui l'anime est étouffée par ce sentiment, cet émoi sournois qui rompt son être d'avec lui-même, et l'annule, la rend caduque. 


Pourtant le grand malheur de Christian n'est pas cette absence d'existence en elle-même, mais bien la conscience ardente et anéantissante de cette anexistence. Et comme les marées, la force en lui s'enfle selon le cycle des saisons, et parfois une vague plus puissante l'envahi, roule jusqu'à l'orée du désir, touche du bout du doigt ce paysage inconnu, ce "je" dont les côtes se découpent dans le clair obscure d'une lumière lunaire.


Dans ces marées d'équinoxe, Christian se dessèche ou se noie.


Seul dans la salle de bain, il regarde le visage qui se reflète dans la glace et ne le reconnaît pas, mais dans la lumière artificielle qui éclaire la petite pièce, il sent soudain monter en lui l'envie qu'il soit à lui…

Par Esperiidae
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Mercredi 31 octobre 2007

La grisaille attristant la nature essaime  entre les arbres rouillés par l'automne quelques nuées grises et humides. Le temps est couvert et menaçant, pourtant j'ai décidé de m'aventurer dans le bois cet après-midi, car j'aime en cette saison errer entre les arbres prêt à s'endormir pour l'hivers et m'enivrer des odeurs de l'arrière-saison.


Mais alors qu'au loin le tonnerre gronde et qu'une ondée sonore se répand dans la vallée, je sens mon corps vibrer sous ce roulement interminable. Quelle idée m'a donc prise de m'aventurer si loin dans le sous-bois alors que tout dans l'air et au ciel menaçait ! Je presse le pas. Le gravillon crisse sous mes chaussures, couvrant à peine le bruissement du feuillage rougeyant qu'un vent humide réveille. La tension monte. Je suis bien trop loin du village et à présent je ne pense plus le rejoindre avant la pluie. Mais alors que j'espère arriver à la petite loge en contrebas, avant que l'orage n'éclate, un coup fracassant vient crever d'un éclaire un nuage noir et chargé qui déverse aussi subitement que violemment son fard d'eau... Je cours maintenant et les gerbes de liquide boueux que mes pas soulèvent détrempent et salissent le fond de mon pantalon. Dans mes chaussures de marche, mes pieds baignent. J'arrive enfin à la loge. J'espère que ça ne durera pas, mais on ne sait jamais, par ici. Le temps est capricieux et peut pleurer un quart d'heure comme deux heures.


Ma course folle et l'odeur de l'herbe humide qui me saute à la gorge me coupe le souffle; je farfouille dans mes poches en recherche de mon Ventolin et sitôt que j'y mets la main dessus, m'empresse d'envoyer deux nuages du précieux médicament pour délivrer mes bronches.


Je n'ai couru que quelques secondes sous la pluie, pourtant je suis trempée comme si j'avais pris une douche toute habillée.


Me voici dans la petite "cabane de la forêt", cet endroit où nous venions jouer mes amies et moi, lorsque nous étions gamines. Que d'aventures nous nous sommes inventées ici, appuyées contre les balles de foin….


Alors que je laisse mon esprit voyager avec nostalgie en l'antre souvenirs de mon enfance, je sens dans mon cou les griffes d'un souffle glacé me pincer la nuque. Un courant  frais transperce mes vêtements détrempés et mord ma peau qui se hérisse de froid, d'effroi. Puis je me sens violement tirée vers l'arrière par une poigne gelée qui agrippe ma nuque et je recule de quelques pas jusqu'à me cogner le dos contre la paroi de la petite bicoque. Estourbie, je passe ma main sur mon visage, comme pour y ramasser mes idées et chasser cette impression de morcellement que j'ai ressenti tantôt. Que m'arrive-t-il ? J'essaie de ne pas céder à la panique, de reprendre mes esprits et constate qu'au dehors la pluie semble avoir cessée. Je ne sais trop que penser, les idées affolées se bousculent dans ma tête, mais je ne suis pas encore au bout de mes surprises; je m'aperçois alors d'une chose étrange : la petite cabane de mon enfance me semble si délabrée soudain, le bois noirci de pourriture s'effrite et laisse filtrer par milles interstices les rais d'une lumière fade et grise où danse en nuage une poussière opaque. Je n'avais pas remarqué tout cela en entrant !... Tout me semblait propre et entretenu…


Je fais quelques pas et sens avec horreur les fils d'une toile d'araignée s'accrocher à mon visage. Dans un mouvement de panique, je gesticule frénétiquement, tentant de me défaire de ces filaments qui s'accrochent à moi. J'ai horreur des araignées et l'affolement me gagne. Je crie…c'est plutôt un braillement d'effroi qui s'évade d'entre mes dents serrées, et tout en me débattant, je cours vers la porte pour m'évader de cet enfer. Je trébuche sur un vieux seau rouillé et perd l'équilibre, m'affalant contre la porte qui cède alors et je m'étale à terre dans le fracas du bois pourri se déchirant, terminant ma chute dans la boue. Une odeur humide et rance me saute aux narines. Les fesses à terre et les deux mains dans la gadoue, je relève alors les yeux et contemple avec horreur la forêt qui étale son désastre tout autours de moi. Comment est-ce possible ? Les arbres s'entrelacent dans une chorégraphie monstrueuse de branchages tordus et cassés, tout est envahi d'une mousse verdâtre et des dizaines d'arbres morts semblent pourrir sous la barbe grisâtre du lichen. Des mycètes charnus et gluants envahissent de vieilles souches moribondes qui entourent la petite cabane. Je suis en plein cauchemar. Cet endroit ne ressemble pas du tout à la forêt dans laquelle je m'offrais quelques instants d'évasion tout tantôt ! C'est un enfer, un mauvais rêve... J'ai dû m'évanouir, épuisée de ma course, et je cauchemarde à présent….Pourtant, j'ai froid… Si froid que je ne sens déjà presque plus mes orteils, gagnés par les engelures. L'air glacial mord mes mains et la douleur, si réelle, si piquante… non, je ne rêve pas ! La froidure et la peur ont raison de moi et je me relève subitement, me mettant à courir à travers les bois dévasté dans la direction qui, je l'espère, me ramènera au village.  Je cours sans plus regarder autours de moi. Je nie le cauchemar. Des branches viennent griffer mon visage et je trébuche plusieurs fois, mais la frayeur surpassant ma douleur, je me relève et repars dans ma fuite.


J'aperçois bientôt à travers la brume grisâtre le contour des maisons, et je propulse en mes muscles mes dernières forces; me voici bientôt arrivée, sauvée…


Mais alors que se découpe plus distinctement les maisons devant moi, je dois me résigner : le cauchemar continue. A la place de la somptueuse villa de M. Grameau se dresse à présent une vieille demeure délabrée. A la chaîne du magnifique berger allemand que j'ai si souvent maudit lorsqu'il venait baver contre mon pantalon alors que son maître le promenait le soir se dresse maintenant un vieux cabot décharné, qui me grogne furieusement en retroussant les babines. Je marque un temps d'arrêt, hésite à passer devant cet animal enragé, et alors que je tente un pas, le voilà qu'il saute en ma direction. Il manifeste sa rage par des aboiements furieux et je crains que la chaîne qui le retient ne cède sous l'assaut de ses bonds brutaux.


Je m'élance et franchi sans plus m'arrêter la rue jusqu'au carrefour où normalement s'élève la petite église du village. Mais celle-ci n'est plus que ruines. La porte défoncée bée et un lierre abondant envahi les murs défraîchis de la bâtisse sacrée. Je ne comprend rien à ce qui m'arrive, mais pour l'instant une seule idée me tenaille : me retrouver chez moi, au chaud, à l'abri. Epuisée, je n'ai plus la force de courir. Je traverse le village dévasté d'un pas résigné et rejoins le quartier où s'élève la petite bâtisse où je loge. C'est bien le même bâtiment, mais on lui donnerait cent ans de plus. Le jardin est envahi de ronces et la mousse recouvre les dalles du chemin qui mène à l’entrée. J'insère sans conviction la clé dans la serrure rouillée. A mon grand étonnement elle s'y glisse facilement et tourne sans résistance. J'ouvre la porte avec méfiance, m'attendant à tout… plus rien ne peut étonné mon esprit ravagé par l'effroi de ce que je vis. Un relent de moisi me saute à la gorge. Ma bouche est pâteuse et malgré l'envie de vomir qui martyrise mon estomac, j'ai besoin de boire. Je me dirige vers la cuisine. A la place du carrelage couleur ocre de ce que fut le parterre du couloir de mon logis, un vieux plancher moisi craque sous mes pas. J'ouvre la porte du buffet; celle-ci me reste dans la main. Avec nonchalance je la jette par terre et prend un des deux verres opaques qui gisent au fond du meuble, l'une des deux seules choses qui semblent constituer l'ensemble de la vaisselle restante…. A l'instant où je tourne la vanne, le robinet me crachote une eau sale  et puante. J'ai envie de vomir. Je lâche le verre qui roule par terre sans se briser.


Je quitte en courant la cuisine et cours me réfugier dans ma chambre à coucher. Le lit n'est plus qu'un matelas crasseux  où s'ébattent multitude de bestioles de toutes sortes.


Mais où suis-je ? Qui suis-je donc ?


Je ne sais plus. Je ne comprends plus. Alors qu'hier encore je me plaignais de mes conditions de vie, maison trop froide, pièces trop petites, jardin pas assez ensoleillé, voisins trop chiants, village pas assez vivant, enfin bref, toutes sortes de futilités qui me semblent à présent avoir été un luxe que j'aimerais tant retrouver…


Je me sens soudain complètement vidée, lasse, au bord des larmes. Componctueusement, je file vers la pièce où se trouvait auparavant mon modeste mais si confortable salon. Je n'ose m'approcher du sofa, craignant trop d'y réveiller la foule grouillante qui doit y séjourner. Je me dirige vers le coin de la pièce, là où trônait le magnifique poêle en pierre Ollaire mais où s'étale à présent une banquette de bois qui ne semble, ma foi, pas trop pourri… Je m'y affale en espérant qu'elle supportera mon poids. Elle craque dangereusement mais ne cède pas. Je prend alors ma tête dans les mains et laisse couler mon désarroi. Les larmes chaudes me font presque l'effet d'une caresse sur mes joues meurtries par les gifles que les branches m'ont infligé lors de ma fuite. Je pleure, comme une enfant qui s'abandonne, hoquetant, reniflant. Je pleure ainsi ce qui me semble une éternité. Puis épuisée, vidée de toutes mes larmes, je me laisse glisser doucement vers une irrésistible léthargie, ne sachant pas vraiment si je pars pour le monde des rêves ou pour un réveil libérateur...

Par Esperiidae
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Dimanche 29 juillet 2007

Aujourd'hui nous décidons de profiter de la clémence du temps pour nous offrir une petite escapade à la découverte des paysages sauvages du sud-Tirol. Mon âme est à l'évasion, et ce petit espace sauvage, campé à 1500 mètres d'altitude, s'y prête à merveille.


Nous laissons la voiture aux abords du chemin, sur une petite place gravillonnée. Nous, c'est-à-dire l'homme délicieux et doux qui partage ma vie, et moi-même. Nos enfants, chacun éparpillés dans leurs occupations propres, nous ont laissé pour quelques temps, et nous avons décidé de  profiter avidement de ces quelques jours d'intimité conjugale.


Nous chaussons nos souliers de marche et nous harnachons de nos sacs à dos, remplis de multitude de choses parfaitement inutiles mais dont les marcheurs amateurs que nous sommes ne peuvent se passer… outre nos victuailles, nous nous alourdissons, malgré le temps magnifique, de nos K-way, de crème solaire, d'une multitude de cartes diverses de la régions, ainsi que de nos jumelles, appareils photos et autres instruments "New Tech" prompt à nous indiquer heures, dates, altitude et longitude, ou à vibrer allègrement au cas où nos indispensables personnes serait réclamées... car malgré nos esprits sauvages, nous restons accrochés à nos vieilles et viles habitudes…


Mais cette superflue modernité, si elle nous encombrera bel et bien, ne nous dérangera pas plus que cela, car engaillardis par la magie des lieux, nous aurons tôt fait de négliger son poids, et elle dormira, mis à part l'appareil photo, du sommeil de l'oubli.


Notre fugue sauvage commence par la traversée des champs de foins. Nous suivons le petit sentier de cailloux qui serpente dans la verdure où s'éparpillent multitudes de petites habitations, de minuscules chalets de bois destinés à abriter les travailleurs des champs lors de la période de fauche. Et nous sommes en période de fauche. Hommes, femmes et enfants, disséminés un peu partout le long des pentes abruptes, fauchent, retournent, râtellent, ramassent et ligotent un foin séché par un soleil de plombs et une brise forte et permanente.


Sous ce souffle soutenu, les herbes fouettées ondoient par vagues, et le soleil, réfléchissant ses étincelles contre les herbes dont les tons vert, ocre et or, jouant avec la lumière, enchantent la vue et l'âme. Nous continuons, longeant pour quelque temps un petit torrent en contrebas, qui dévale les rochers dans un jet de perles scintillantes pour rejoindre le calme de la rivière qui irrigue la vallée.  Nous grimpons un petit sentier, pas démesurément escarpé mais bien assez tout de même pour nos pauvres chevilles encore fatiguées de notre marche de la veille. Après deux heures d'escapade, arrivés à 1900m d'altitude, comme nous l'indique la pancarte rivée à un vieux pin malade, nous nous arrêtons un moment sur le petit pont qui enjambe le torrent, permettant aux marcheurs de partir à la conquête d'un nouveau versant de montagne. Pour notre part, nous n'irons pas plus loin. Nous profitons un instant du magnifique paysage qui s'offre à nous, de ce ruisseau dévalant les montagnes qui s'écartent à nos pieds, puis nous entamons la descente. Mon mari, plus alerte et motivé que moi à quitter cet endroit, part au devant d'un pas décidé, alors que pour ma part je décide encore de flâner un moment, enivrée pas la fragrance des fleurs de camomille et la résine de pins. Soudain, le souffle lisse qui jusqu'ici offrait à nos visages sa caresse rafraîchissante, s'éteint. Les arbres deviennent silencieux. Seul le clapotis de la rivière persiste, quand soudain, derrière le chant de l'eau, s'élève un chuintement, un tout petit son que mes oreilles captent mais que mon esprit aussitôt chasse, l'attribuant à mon imagination. Je continue mon chemin, un pas, puis un second, quand j'entends à nouveau le bruit, plus fortement, plus distinctement.


"psstt……psssssst".


Je sursaute, m'arrête, le cœur battant mille combats dans ma poitrine; la peur, l'intrigue, la curiosité; toute une armada d'émotions diverses et ambivalentes qui endolorissent mon esprit mais réveillent et animent mon imagination. Mes yeux cherchent au milieu des rochers et des pins, des mélèzes et des épicéas, fouillent les cavités et les coins sombres.


- Ici ! jette une racine creuse recouverte d'une mousse vert claire, sur ma droite.


Puis un petit rire amusé vient s'ajouter à cet appel. Je recule, et soudain affolée, je cherche des yeux mon mari. Mais il a disparu au détour du chemin. "Me voici seule avec ma folie", me dis-je, dépitée, et je décide alors de m'y abandonner…Ma curiosité vainquant ma peur, je m'approche doucement, et souffle :


- qui est là ?


Je me sens un peu stupide, plantée seule en bordure de ce chemin de montagne, le corps penché, le cou tiré en direction des herbes hautes, à m'adresser ainsi aux racines. A l'instant où je me reprends, soudainement rappelée à la raison par mon intellect rationnel, et que je m'apprête à continuer mon chemin, la petite voix rauque et nasillarde reprend :


- Je suis ici, vieille sotte ! n'as-tu dont pas assez de tes deux yeux ? m'entend-je asséner.


Je me penche plus avant et vois, assis au fond d'une vieille souche creuse, un tout petit bonhomme, pas plus haut que trois champignons, assis sur un petit bout de branche morte. Son visage tout fripé ressemble à de l'écorce, et une barbe touffue cèle, mais ne plombe apparemment pas, sa bouche d'où s'élèvent ces paroles raillardes et ironiques. Il est vêtu d'une jaquette verte munie de quelques boutons multicolores ressemblant à des tête d'épingles, et d'un pantalon couleur noisette qui coule sur des chaussons étranges, de formes pointues et dont la matière ressemble à des écailles de pommes de pins. Il arbore une petit nez un trompette et ses pommettes saillantes soutiennent une paires d'yeux d'un bleu foncé, profond, étrange, envoûtant comme l'abysse d'un océan. Un petit bonnet blanc crème glisse sur ses sourcils épais. Mais ce qui lui donne cette apparence extraordinaire, fabuleuse, ce sont ses oreilles. Tels deux larges ormeaux aux bouts pointus collés de chaque côté de son visage, elles baillent et s'agitent au gré des frémissements sylvestres et entre ces atours étranges, son regard malicieux s'en trouve charmant, hypnotisant.


Alors que je détaille cette étrange créature, hésitant entre m'enfuir de cette folie ou m'accrocher à ma curiosité pour papoter et m'enquérir sur les raisons de son apparition, il me déclame soudain :


- Tiens, tu n'as pas peur ? Tout le monde se sauve, lorsqu'il en arrive à ce stade de la rencontre ! C'est bien. Cela prouve que tu as su conserver en ton coeur cette part de d'enfance qui autorise le rêve et s'ouvre au merveilleux.


Je reste les yeux scotchés sur cet être un peu effronté mais délicieux, effrayant et pourtant si tranquillisant…


- Qui es-tu ? finis-je par réussir à prononcer.


- Je suis Smiler, l'elfe au bonnet blanc. Je peuple cette forêt depuis… et bien depuis toujours. Car vois-tu, je suis arrivé ici en même temps que les arbres et les rochers, la rivière m'y a déposé un jour de printemps. 


Il m'explique tout cela d'un ton solennel, et je l'écoute avec attention alors qu'il gratouille sa barbe luxuriante. Quelques pucerons s'en évadent, qui, dévalant la falaise de son torse, courent se réfugier dans les plis de ses habits.


- Je suis un porte-bonheur ! m'explique-t-il sur un ton empli d'importance et de sérieux.


Il se tourne alors pour attraper une chose déposée derrière la petite branche sur laquelle il est assis. Il se relève et dépose sur ses genoux une petite sphère ronde, transparente, limpide, miroitante. On dirait une goutte d'eau claire, toute droit cueillie dans la rivière descendant des sommets. Alors que je regarde, incrédule, ce globe chatoyant posé sur ses genoux, il me sourit et tend vers moi une main munie de quatre doigts longs et noueux comme des racines.


- Regarde ! Regarde au-dedans, que vois-tu ? me demande-t-il en m'indiquant du regard la boule d'eau.


Je plisse les yeux, regarde avec attention. Mais je ne vois que ses habits à travers sa transparence.


- Heu… je ne vois rien, dis-je.


- Et bien regarde mieux ! me dit-il sur un ton un peu agacé, comme un professeur expliquant un problème basique à un élève capable mais dissipé. 


Je m'approche un peu, m'éloigne à nouveau, scrute la sphère cristalline. Elle renvoie les rayons du soleil sur le visage du gnome, illuminant ses rides, enflammant la broussaille de sa barbe. Les rais chatoyants éclatent de mille paillettes sous l'ondulation de sa matière, et mes yeux s'éblouissent. Je trouve soudain cela si beau. Magnifique. Lumineusement beau. Simplement.


- Je… et bien je vois la Lumière, dis-je alors.


- Oui ! s'écrie alors victorieusement Smiler le porte bonheur au bonnet blanc.  Oui, c'est cela : la Lumière ! Juste cela. La Lumière, tel qu'elle nous est donnée par le soleil, ici et maintenant. Rien d'autre que le reflet de la vie, conjugué en cadeau, en présent. Penser au présent, cela seul permet le bonheur, car délivré des regrets et des attentes, ton cœur peut alors s'adonner à l'Amour, à l'Amour à donner, à redonner. Je suis Smiler, l'elfe de la forêt d'Arlberg Pass, et je porte bonheur à qui sait écouter son cœur.  Garde cela en toi, toi la jeune étrangère qui à su garder son âme d'enfant, garde cela en toi, précieusement. Maintenant, tends ta main et caresse mon bonnet blanc, sa puissance t'imprégnera et te guidera sur la voie de la sagesse. Et dans les moments de doute, quand ton cœur s'emplira du brouillard de la mélancolie ou de la tempête des espoirs vains, regarde la Lumière, sans crainte de son éblouissement. Car je serai là, pour te montrer la voie.


Emue aux larmes par ses paroles je me sens envahie par une douce sérénité. Je sens alors l'émotion perler sur ma joue et chatouiller ma peau, et je passe pudiquement ma main sur mes yeux, pour y essuyer la bruine naissante. Mais alors que mon regard retourne se déposer au creux de la souche, je n'y aperçois plus qu'un espace vide. Le petit être a disparu. Mon regard fouille en vain les recoins de l'antre. Je vois alors, déposé sur un petit bout de branche sèche, une goutte d'eau claire, chatoyante sous les rais du soleil qui se glissent entre les interstices du bois mort et craquelé. Je n'ose toucher à cette Lumière, mais après m'être nourri l'âme encore un instant de ses reflets dorés, je me relève doucement.


Qu'elle imagination m'insuffle donc cet endroit magnifique ! Car évidement, Smiler, le bonnet blanc, la boule d'eau cristalline, tout cela bien sûr je l'ai rêvé. L'esprit drogué par la magie de ces lieux, j'ai imaginé toute cette magie ! Je me retourne vers le chemin et le cœur léger, je m'apprête à redescendre  rejoindre mon mari. Je dois presser le pas, car il a certainement pris pas mal d'avance. Mais alors que j'ai fait quelques pas, j'entends dans les profondeurs de la forêt de pins et de mélèzes un petit bruissement, qui s'étire et résonne jusqu'aux profondeurs de mon coeur… "pssst…….psssssst….La Lumière. N'oublie pas : la Lumière."


La brise se lève à nouveau et vient doucement caresser mon visage, asséchant l'émotion qui déborde de mes  yeux sur mon visage encore éberlué….

Par Esperiidae
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