Sillons d'exitences

Vendredi 30 mai 2008

...ou l'histoire de "m'îles personnages"

Une Rose s'est fanée

Elle était une femme fraîche, énergique, simple et sensible. Attachée aux valeurs, elle partageait ses qualités et offrait son temps, s’engageant dans multiples activités au village.


Et puis un jour, un mal étrange a rogné ses années ; Alzheimer, semaine après semaine, lui arrachant pétale après pétale, lui dénudait l’âme et la voici bientôt redevenue comme une toute petite enfant, fragile et capricieuse.


Un jour, il n’y a pas si longtemps, je la croisai au village alors qu’elle déambulait sous la pluie fine et gelée de février, petite dame-enfant égarée dans le froid, la veste ouverte, grelottant. Alors que j’arrivai à sa hauteur, je m’arrêtai.


- Rose, tu vas avoir froid. Il faut fermer ta veste.


- Èquehupeumédéaharocher, me souffle-t-elle d’un air si triste que j’en eu les larmes aux yeux.


Je ne compris rien à sa supplique et me sentis douloureusement impuissante. Je m’approchai un peu plus près d’elle.


- Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Rose, dis-moi


- Èque hu peu médé a a rocher ! Arrif pas !! me répète-t-elle désemparée d’un ton saccadé, saccagé, en agitant les pans de sa veste.


Je compris alors enfin qu’elle me demandais de l’aider à crocher sa veste. Doucement, je lui montai sa fermeture Eclair. J’avais tant envie de lui caresser la joue… mais je n’osai pas. Je l’aurais prise dans mes bras ! Je l’aurais prise dans mes bras ce jour-là, tellement sa fragilité et sa maladie me toucha.


Puis vint le jour où on ne la vit plus, au village. C’était il n’y a pas si longtemps, quelques semaines. On l’avait emmenée, quelque part où on ne la laisserait plus sortir seule dans le froid, la veste ouverte… Je sais qu’on prit soin d’elle, le personnel médical n’est pas toujours aussi inhumain qu’on le pense.


La maladie l'a vite…j’aimerais dire heureusement, en a-t-on le droit ?… la maladie l’a bien vite rongée, et hier, elle s’est éteinte. La petite Rose a perdu tous ses pétales. Elle n’avait que soixante cinq ans, elle n’avait que soixante cinq ans…


Au revoir Rose...d'Or....

Par Esperiidae
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Mardi 1 avril 2008

...ou l'histoire de "m'îles personnages"

 

 

L'être qui n'attend plus rien


Sa vie est comme un tableau sans sujet.


Imagine.


Imagine une toile sans tain, une toile aux tons si espacés que la lumière s’y perd.


Imagine. Oui ferme les yeux, et imagine…


Un paysage. 


Un arrangement de couleurs, un enchevêtrement de courbes, de lignes, d’arrêtes aigues, de points sans mouvement, de tâches sombres, de vagues de blancs et d’étirements de teintes ; linéament d’un univers intérieur.


Des nuages argentés flottent dans un ciel azuré mais n’emportent avec eux aucune âme en aventure. De petits duvets en plumes d’ailes  d’anges déchus, dépouillés de magie.


Ça et là une rivière de poudre de soleil jaillit, perçant le brouillard qui flotte entre deux altitudes, mais ces graines d’ambre n’atteignent pas le sol, se dissolvant dans l’air rance des soupirs esquissés dans les ombres.


Au centre de la toile, sous le souffle de sanglots desséchés une étendue de glaise, terne, infaçonnable, stérile, et planté en plein milieu de cette abyssale désolation s’enlise un hêtre aux feuilles javellisées par les pluies d’hier. Pages de lendemains blanchies par une eau d’heures tourmentées.


Tout autour de cet îlot de poussière, des paysages flamboyants s’étendent, s’étendent, s’étendent et ne s’arrêtent plus, incomplets ils se perdent à l’infini ; une vision parachevée par aucun horizon.


Voici le tableau de vie de cet être qui n’attend plus rien. 


L’anespoir assèche son encrier et son âme tarie ne peut plus dessiner de passerelle au dessus de l’abîme qui le sépare son devenir, de son « à venir ».  Les pas qui s’empreintent dans son sable s’effacent aussitôt, dissolvant le sens du chemin déjà parcouru. 


Il est juste là, planté au milieu de sa vie, le cœur éteint et le teint transparent, l’oreille sourde à l’appeau, la peau tendue sur des os de cristal. Fragiles. Si secs et si fragiles. Et les yeux vides.


Les yeux si vides.


Il n’attend plus rien.


Plus rien.


Imagine…

Par Esperiidae
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Mercredi 26 mars 2008

...ou l'histoire de "m'îles personnages"



L'homme qui rêve

 

Strasbourg, le 21 mars 2008. Confortablement installée sur une péniche arrimée en bordure du Rhin et transformée en petite taverne sympathique, je sirote un Kir à la pêche qui distille en mes veines ses bulles enivrantes, me grisant légèrement l'esprit sans pour autant l'endormir.

 

Endolorie de bien-être, je laisse mon regard patiner sur le miroir de l'eau en compagnie des cygnes qui se font la cour en ce début de printemps. Les quelques mâles miment de leurs blanches ailes de grands cœurs sensés séduire la femelle qui se détourne alors dédaigneusement, offrant son croupion en signe de défit. Les mâles, redoublant de prestance, se pavanent de plus belle, courbant le cou en leurre de soumission. Le ballet dure quelques minutes puis soudain, réagissant à je ne sais quel signal, les mâles se détournent subitement et d'un seul élan casse le groupe en s'éjectant en étoile, filant sur l'eau à une vitesse impressionnante. La femelle conquise s'accroche au sillage de son élu et les voici qui s'échappent  au loin pour terminer à deux cette parade nuptiale.

 

Je souris non sans compatissance en regardant les vaincus poursuivre leur errance dans la douceur du courant.

 

Un soleil timide peine à percer la dense toison de coton  qui le voile mais parfois, dans un cri silencieux de lumière, quelques larmes ambrées ruissellent des cieux et je les regarde sautiller compulsivement sur la surface de l'eau, telles des petites lucioles de vers cherchant désespérément à vaincre l'éphémérité de leur poésie.

 

Je me sens bien et heureuse dans cet endroit tranquille et l'atmosphère douce et calme engendre quelques vapeurs d'essence poétique propices à liquéfier les âmes, à les rendre "âmoureuses". Le temps s'ouvre et dans cette béance le cœur se dévide de toutes contrariétés, de toutes ses peines et tous ses malaises et ne reste alors en soi que la liberté d'aimer l'instant.

Et mon cœur ainsi aimant s'accroche soudain au magnétisme de l'homme assis à quelques souffles de moi, si proche, et pourtant si loin.

 

Oui, si loin, car son âme rêveuse s'est évadée en ces contrées si retirée de l'être, cet endroit où toute chose fusionne avec l'infini, où la chair et le sang évaporés ne conservent en essence plus que la mémoire des sens. Cet endroit divin, où tout devient un, où l'on n'existe plus qu'à travers le vent qui nous emporte.

 

Il est assit, ici et ailleurs en même temps, le corps lâché dans son fauteuil d'osier et l'esprit éthéré ondulant entre les mailles du temps, et moi je le regarde, je l'admire. Je le respire.

Parfois, parce que l'âme, même envoûtée dans la béatitude la plus totale, se souvient toujours du corps qui lui apprend les sens, et parce que l'âme n'est ni ingrate ni oublieuse, comme pour partager l'ineffable beauté de son voyage, parfois son âme trace sur le visage quelques ondes qu'il est alors si délicieux à l'observateur de capter. Et je reste là des minutes entières à admirer cet homme qui poétise en silence. Je voudrais pouvoir partir avec lui, m'envoler à ses côtés pour découvrir et respirer aussi cet indicible éclat qui lui rend l'air si purement béat. Mais il est si réjouissant à regarder que rester là, cachée dans le silence, je me délecte de son image et me console ainsi de n'avoir plus depuis quelques temps assez d'hors à mes ailes pour m'évader au Cieux des songeries.

De temps à autre, un jet plus puissant de bonté repousse son âme dans son corps et l'homme plonge sa main dans la poche du blazer déposé sur le dossier de son fauteuil, s'empare d'une plume et d'un petit carnet de notes, et il trace alors sur la blancheur du papier le linéament des beautés que, peut-être, qui sait, il partagera à travers quelques textes ou poèmes. Puis minutieusement, précieusement, il recapuchonne sa plume et la replace, avec le petit calepin, dans l'écrin de cuir de son veston avant de repartir dans son univers coruscant.

 

Et le temps s'étire et se file et se tissent en mon âme les toiles de soie d'instants célestes que je m'imagine déjà vous décrire. Mais l'heure est déjà venue pour moi d'abandonner cet antre. Je roule sur la table quelque argent en acquittement de ma note. Le cliquetis des pièces ne réveille pas mon rêveur, pas plus que l'effroyable bruit du siège rayant le plancher à l'instant où je le pousse pour m'en extraire. Le Beau dans son œuvre de narcotique garde prisonnière l'âme du contemplatif et rien ne l'arrache à sa béatitude.

 

Je m'en vais le long des quais, rassasiée de douces heures alors qu'au loin un cygne, lauréat d'une Belle, compose sa descendance.

Par Esperiidae
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