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15 juin 2010 2 15 /06 /juin /2010 18:15

Christian regarde le visage qui se reflète dans la glace et ne le reconnaît pas. Est-ce son esprit qui, emmuré, n'a jamais vu l'homme, ou est-ce l'homme qui, prisonnier des ténèbres, n'a jamais eu aucune image à refléter ?

 

Il n'arrive pas à décoller son être de dessous la semelle du Créateur. Il n'existe qu'au travers de chacun des pas d'un Dieu imaginaire, qui habite chaque Autre.

 

Christian est un être qui n'existe pas, une créature qui se confond avec le décor. Tel un caméléon, il se modèle aux couleurs de son entourage. Il se façonne aux contours du regard de l'autre. C'est un être perdu, dans un espace qui se situe entre les diverses dimensions du monde. Il n'a pas appris à être, il n'a pas appris à avoir. Simplement, il ne sait pas.

 

Le monde est un morceau de glace, dans laquelle son esprit ne se reflète pas mais se gèle et se fige. Un être qui n'a grandi que de corps, mais qui, paralysé à l'intérieur, est resté comme cet enfant, qui prend le monde pour un miroir et mime gestes et paroles, à la différence que lui ne s'y apprend pas, ne s'y reconnaît point. Simplement, il ne se voit pas.

 

Il laisse tout aux autres, non en un abandon résigné, mais parce qu'en son trouble c'est ainsi qu'il a appris à se donner à lui-même. Un "je" qui devient le tien, celui du patron, celui de l’ami ; un "je" qui n'existe pas sans support.

 

Lorsque la lumière s'éteint, élément désormais inutile dans le décor épuré d'acteurs, son "je" stupéfait ne sait plus où aller, il ne sait plus qui être.

 

La force d'existence qui l'anime est étouffée par ce sentiment, cet émoi sournois, qui rompt son être d'avec lui-même et l'annule, la rend caduque. 

 

Pourtant, le grand malheur de Christian n'est pas cette absence d'existence en elle-même, mais la conscience ardente et anéantissante de cette anexistence.

 

Et, comme pour les marées, la force en lui s'enfle selon le cycle des saisons et, parfois, une vague plus puissante l'envahit, roule jusqu'à l'orée du désir, touche du bout du doigt ce paysage inconnu, ce "je" dont les côtes se découpent dans le clair-obscur d'une lumière lunaire.

 

Dans ces marées d'équinoxe, Christian se dessèche, ou se noie.

 

Seul dans la salle de bain, il regarde le visage qui se reflète dans la vague de la glace, et ne le reconnaît pas mais, dans la lumière artificielle qui éclaire la petite pièce, il sent soudain monter en lui l'envie qu'il soit le sien…

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Published by Esperiidae - dans Sillons d'exitences
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