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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 13:54

Strasbourg, le 21 mars 2008. Confortablement installée sur une péniche arrimée en bordure du Rhin et transformée en une petite taverne sympathique, je sirote un Kir à la pêche qui distille en mes veines ses bulles enivrantes, me grisant légèrement l'esprit sans pour autant l'endormir. Endolorie de bien-être, je laisse mon regard patiner sur le miroir de l'eau en compagnie des cygnes qui se font la cour en ce début de printemps. Les quelques mâles miment, de leurs blanches ailes de grands cœurs sensés séduire la femelle, qui se détourne alors dédaigneusement, offrant son croupion en signe de défit. Les mâles, redoublant de prestance, se pavanent de plus belle, courbant le cou en leurre de soumission.

 

Ce ballet dure quelques minutes puis, soudain, réagissant à je ne sais quel signal, les mâles se détournent subite-ment et, d'un seul élan, cassent le groupe en s'éjectant en étoile, filant sur l'eau à une vitesse impressionnante. La femelle conquise s'accroche au sillage de son élu et les voilà qui s'échappent  au loin pour terminer à deux cette parade nuptiale.

 

Je souris avec compatissance en regardant les vaincus poursuivre leur errance dans la douceur du courant. 

 

Un soleil timide peine à percer la dense toison de coton qui le voile mais parfois, dans un cri silencieux de lumière, quelques larmes ambrées ruissellent des cieux, et je les regarde sautiller compul-sivement sur la surface de l'eau, telles des petites lucioles de vers cherchant désespérément à vaincre l'éphémère de leur poésie.

 

Je me sens bienheureuse dans cet endroit tranquille et l'atmosphère douce et calme engendre quelques vapeurs d'essence poétique propices à liquéfier les âmes, à les rendre "âmoureuses". Le temps s'ouvre et, dans cette béance, le cœur se vide de toute contrariété, de toute peine et de tout malaise. Ne reste alors en soi que la liberté d'aimer l'instant.

 

Et mon cœur ainsi aimant s'accroche soudain au magnétisme de l'homme assis à quelques souffles de moi, si proche, et pourtant si lointain.

 

Oui, si lointain, car son âme rêveuse s'est évadée dans ces contrées retirées de l'être, là où toute chose fusionne avec l'infini et où la chair et le sang évaporés ne conservent, en essence, que la mémoire des sens. Un endroit divin, où tout devient un, où l'on n'existe plus qu'à travers le vent qui nous emporte.

 

Il est assis ici et ailleurs en même temps, le corps lâché dans son fauteuil d'osier et l'esprit éthéré ondulant entre les mailles du temps. Et moi, je le regarde, je l'admire, je le respire.

 

Parfois, parce que l'âme, ni ingrate ni oublieuse, même envoûtée dans la béatitude la plus totale, se souvient toujours du corps qui lui apprend les sens, comme pour partager l'ineffable beauté de son voyage, trace sur son visage quelques ondes, délicieuses à capter pour l'observatrice que je suis. Et je reste là, des minutes entières, à admirer cet homme qui poétise en silence. J’aimerais pouvoir partir avec lui, m'envoler à ses côtés, découvrir et respirer cet indicible éclat qui lui donne cet air si purement béat. Mais il est si réjouissant à regarder que, restée là, cachée dans le silence, je me délecte de son image et me console ainsi de n'avoir plus, depuis quelque temps, assez « d’hors » à mes ailes pour m'évader aux Cieux des songeries.

 

De temps à autre, un jet plus puissant de bonté repousse son âme dans son corps. Alors, l'homme plonge la main dans la poche du blazer déposé sur le dossier de son fauteuil, s'empare d'une plume et d'un petit carnet de notes et trace sur la blancheur du papier le linéament des beautés que, peut-être - qui sait ? - il partagera à travers quelques textes ou poèmes. Puis minutieusement, précieusement, il repose le capuchon sur sa plume et la replace, avec le petit calepin, dans l'écrin de cuir de son veston, avant de repartir dans son univers coruscant.

 

Et le temps se file et s'étire et en mon âme se tissent les toiles de soie d'instants célestes que je m'imagine déjà vous décrire. Mais il est temps pour moi d'abandonner cet antre. Je dispose sur la table quelques pièces d’argent en acquittement de ma note. Leur cliquetis ne réveille pas mon rêveur, pas plus que l'effroyable bruit du siège raclant le plancher dès l'instant où je le pousse pour m'en extraire. Le Beau, dans son œuvre de narcotique, garde prisonnière l'âme du contemplatif et rien ne l'arrache à sa béatitude.

 

Je m'en vais le long des quais, rassasiée de ces douces heures alors qu'au loin un cygne, lauréat d'une Belle, compose sa descendance.

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Published by Esperiidae - dans Sillons d'exitences
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