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14 juillet 2011 4 14 /07 /juillet /2011 18:02

Sillon d'existence

ou l'histoire de "m'îles personnages"

 

 

 

Meine Augen sind kaput

 

Parmi les toits de la ville qui découpent l’horizon en une broderie irrégulière, l’alêne rayée d’une des grandes industries chimiques de la place perce le cuir nuageux. Depuis trois jours, cette cheminée en chemise rayée est mon horloge futile. Comme le sable fuyant d’un bulbe à l’autre du sablier, la fumée parfaitement blanche coule dans le ciel, mélangeant sa vapeur aux nuées épaisses qui flottent sur la ville et ainsi, volutueuse et flegmatique, rythme l’éternité de mes journées.

 

Nous sommes six dans cette grande chambre d’hôpital et je suis la seule à parler français,  aussi il m’est bien facile d’économiser ma salive et cela laisse à mon esprit tout le loisir d’observer les choses sur lesquelles le temps s’éparpille doucement.

 

Mon attention a toutefois une préférence pour ma voisine de droite, une très vieille dame au visage tout chiffonné. La vieillesse, et sans doute la maladie aussi, lui ont joué un sale tour et fait fondre son corps de femme et maintenant ses os et sa chair nagent dans une peau bien trop grande pour elle. Depuis combien de temps est-elle ici ? Elle est si discrète et paraît si éternellement absente qu’elle semble paradoxalement incorporée aux murs de la chambre. Comme si l’hôpital tout entier avait déjà avalé son âme est s’occupait maintenant de digérer lentement son corps. Sortira-t-elle d’ici ?...

 

Personne encore n’est venu la voir et ses seules visites sont les infirmières qui viennent chaque matin laver son corps et refaire son lit de petits gestes tendres, et, chaque matin et chaque soir aussi, poser sur sa langue des cachets roses, jaunâtres, blancs, des ronds, puis des ovales, puis de nouveau des ronds, qu’elle avale, l’un après l’autre, sans grimacer.

 

Personne ne l’appelle non plus et le téléphone dors tristement sur la petite table de nuit toute vide, ou presque ; il y a aussi un livre. Un seul livre que depuis trois jours, après chaque repas du midi, elle prend entre ses mains d’une façon toute respectueuse, comme une fragile relique. Inlassablement, sitôt son tout petit repas picoré, elle se noie confortablement dans son gros oreiller, ramène ses genoux vers elle et prend son livre, l’ouvre consciencieusement, toujours à la même page, à l’endroit où l’attend un joli marque page rose en forme de cœur moucheté d’une multitude d’autres petits cœurs blancs, un tout mignon petit marque page d’adolescente dans son bouquin tout vieux tout écorné. Elle laisse bien tranquillement le marque page en place et contemple de longues minutes les signes éparpillés sur l’étendue du papier tan puis relève la tête lentement, tout lentement comme au ralenti, juste un petit mouvement calme, léthargique, et alors seulement lorsque sa tête est tout à fait droite, elle décolle ses yeux de la page et les envoient caresser, à travers la fenêtre en face d’elle, les toits qui dentellent le coton du ciel.

 

Elle reste ainsi de longues, longues minutes, qui s’étirent en heures, puis en après-midi. Elle reste ainsi, presque parfaitement immobile, pose sur toutes les choses un regard rempli d’absence.

 

Puis quand le soir entame la trop rapide extinction du ciel d’hiver, prévenant l‘imminence du repas du soir, elle baisse en un parfait accord le regard et la tête sur son livre, puis d’un geste lent le referme, se tourne vers moi (pourquoi vers moi ? sent-elle mon regard si souvent sur elle ?) et me dit d’une voix chevrotante « Meine Augen sind kaput » - mes yeux sont fichus - . Et dans ses yeux alors, d’un bleu très trouble, s’amoncelle un paquet de larmes. Et quand le paquet devient trop gros il se déchire et dégouline doucement sur ses joues, larmes se traînant dans le lit sinueux des rides profondes de son visage de très vieille femme. Je remplis alors mes yeux de toute la compassion que je possède et lui souris et elle me sourit à son tour, magnifique mouvement de vie qui anime enfin cette aïeule.

 

Puis elle referme son bouquin et ses petits hublots tout fichus et attend. Elle attend que le personnel lui apporte son repas du soir, elle attend les quelques mots que l’employée lui dira avec gentillesse, les savourera peut-être bien plus que la quelconque nourriture éparpillé dans son assiette.

 

Demain, je lui sourirai plus encore.

 

 

@JB

 

 

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Published by Esperiidae - dans Sillons d'exitences
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commentaires

Alain 15/07/2011 08:47



Le drame de la vieillesse dit avec tendresse. Sourit lui encore, c’est un moment de joie ! L’on termine sa vie avec des sourires
comme au tout début lorsque nous découvrons le monde qui nous entoure, et que l'on ne comprend pas…



Esperiidae 19/07/2011 21:15



"L’on termine sa vie avec des sourires comme au tout début lorsque nous découvrons le monde qui nous entoure, et que l'on ne
comprend pas…"


Comme c'est si vrai et tendrement dit!


Il y avait une autre vieille dame dans la chambre, tout aussi intéressante et pourtant si différente! Mais ce sera une autre
histoire...


Très belle fin de semaine, malgré le temps maussade annoncé!


Amitiés






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