Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 juillet 2014 6 12 /07 /juillet /2014 20:51

Il y a des esclaves au Paradis !


 

Les Caraïbes, destination de rêve... ou de cauchemar. 

 Cette nouvelle est une fiction, sur fond de réalité ;

si les personnages et l'histoire sont fictifs, le cadre,

lui, est bel et bien réel... L'émigration haïtienne vers

la République dominicaine commence sous l'occupation

américaine de l'île d'Hispaniola en 1915. Dès cette période,

de nombreux travailleurs haïtiens vont immigrer en répu-

blique dominicaine. Cette migration va être organisée sous

le nom de "Traite verte".

 

Il doit être six heures. Ici, pas d’Angélus pour me le confirmer.

 

Je suis à peine arrivée dans ce pays que je le regrette déjà… Bien fait pour moi, je n’avais qu’à pas abandonner mon sort aux sournoiseries du hasard. J’avais trois semaines de vacances devant moi et aucune envie de rester chez moi. Aucune envie de partir non plus, d’ailleurs. Je n’ai plus envie de rien, en fait. Plus envie d’être ce que je suis. Plus envie d’être ce que je ne suis pas, surtout. Pour survivre à mes angoisses, je me suis pétrifiée dans une verticalité rigoureuse et constante. J’assume ma vie en tentant de rester digne, les pieds vissés dans la roche, la tête qui boit la tasse dans la rivière des nuages et tout le corps cintré

 

à l’étroit

entre le ciel et la terre

 

Trois semaines de vacances, et je me voyais déjà avec effroi tirer sur le fil des jours pour défaire les mailles de ce tricot de repos forcé en essayant de ne pas m’emberlificoter dans les boucles distendues du temps, de ne pas m’y perdre... Alors, j’ai pris entre mes mains la mappemonde qui prenait la poussière sur le haut de l’étagère. J’ai fermé les yeux et je l’ai tourné, tourné, tourné… J’entendais le roulement de la terre tourbillonner sur son axe, ivre de rêves qui ne réussissaient plus à me stimuler. Je pensais ; n’importe où, c’est égal. J’ai posé un doigt sur la boule qui a stoppé net sa pirouette. J’ai gardé les yeux fermés longuement, savourant cet instant d’incertitude où rien n’est encore écrit, où tout reste à inventer. N’importe où, ça m’est égal. Puis j’ai ouvert les yeux. Les Caraïbes. Destination rêvée par toutes les personnes un tant soit peu saines d’esprit… Moi, j’aurais autant aimé le Kamchatka… Mais bon, j’avais décidé de me livrer au hasard, je n’avais plus qu’à accepter sa suggestion.

 

Et me voilà, une semaine après, sur une plage du sud de la République Dominicaine. « Vos envies de sable blanc, de mer turquoise et de vacances reposantes sur un site magnifique tout droit sorti d’un album photo, deviennent réalité » vantait la pub… Je suis arrivée hier soir et déjà je le regrette. Trop chaud, trop humide, la clim’ fait un boucan d’enfer et je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. J’ai attendu qu’un premier râle de jour se libère de la glu nocturne et je me suis enfuie de ma chambre. J’ai traversé les couloirs silencieux et j’ai eu la peur de ma vie en croisant le gardien - un grand noir à la mine patibulaire - au contour d’un couloir. Effrayée par son « Hola » énergique je me suis enfui en vitesse sans même chercher à savoir où j’allais. J’appris plus tard que le « Hola » dominicain n’a rien à voir avec notre interjection, qui sert à appeler l’impertinent à la modération… J’ai fini par découvrir la sortie côté plage. Enfin, si l’on peut appeler cela une plage ! Une mince bande de sable certes doux et fin, mais qui s’avance timidement vers la mer et disparaît avant d’avoir atteint les flots, remplacée sans transition par une roche poreuse, noire, volcanique.

 

Je  suis assise sur ce sol lunaire et écoute la mer s’amuser avec sa texture, s’éclater sur ses arêtes, marivauder dans ses vésicules. J’envoie la barque de mon regard voguer sur l’océan d’images qui s’étale devant moi. Je laisse se dérouler le fil de mes pensées, l’esprit solidement arrimé à ma conscience. Je voyage sur mes ratures. J’ai traversé les ronces, engendrées de mes péchés. J’y ai laissé des lambeaux d’être et aujourd’hui c’est diminuée de toutes mes fragilités que je roule mes bosses, tel un bloc de marbre, si lisse et si dur que même le plus fin des diamants n’arrive plus à y sculpter les sillons de l’espoir. Il me manque de moi tout ce qui pouvait devenir beau. J’ai confié l’argile de mes faiblesses à ce qui était de plus « hors de moi », à ce qui était de plus différent de moi, afin que le feu qui me ravageait ne la durcisse en une boule informe de rancœur et de haine, qui se coincerait au fond de ma gorge. J’ai fuis ma thérapie, et mon thérapeute, avant d’avoir récupéré mes rêves et mes fragilités et aujourd’hui, seul me mêler à la terre qui nourrit pourrait me permettre de retrouver une illusion de quiétude.

 

L’expérience m’aura apporté la sérénité face à la mort. Aujourd’hui, seule dans ce pays inconnu, brûlant, battu par les vents, je ne connais plus aucune autre crainte que celle de vivre…

 

Un reniflement derrière moi m’arrache à mes pensées.  Je me retourne. Un tout jeune homme est assis à dix mètres de moi. Perdue dans mes divagations, je ne l’ai pas entendu approcher. Il s’est installé sur la bande de sable, derrière moi, appuyé contre un gros sac de toile. Et piqué dans le sable il y a… Oh non ! Ce n’est pas possible ! Planté juste devant lui, un sabre immense! Le type est un beau métis, il a l’air tout jeune, encore presque un gosse. Deux perles immenses luisent comme la mort sous ses sourcils. Il me fixe, sans bouger. Si cela se trouve, c’est un clochard et il crève de faim ! Il a besoin d’argent, il veut me détrousser. Mais je n’ai rien sur moi, je me suis enfuie de ma chambre en chemise de nuit ! Ou alors oui, tiens, peut-être qu’il veut « juste » me violer ? Oui… enfin non, ça je ne crois pas, avec mes 45 balais, je suis trop vieille pour inspirer de telles pulsions. Me bouffer ! C’est ça, il crève de faim et manger de la chair humaine ne doit pas l’effrayer. Si cela se trouve, il a déjà dévoré plein de touristes ! Je n’en sais rien, enfin je veux dire, je ne la connais pas cette île, je ne sais pas ce qui s’y passe, d’horreurs et de tragédies ! Mon esprit s’affole, digresse, part dans tous les sens et la panique me gagne.

 

J’ai… peur !? Je me rends compte soudain avec hébétude que… j’ai peur de mourir ! Cela fait des mois que je traîne derrière moi ma vie par les cheveux comme une vulgaire poupée de pate. Je la maltraite, je la méprise, je ne lui trouve de beau que la mort qu’elle promet, au bout du chemin. Et là, soudain, j’ai peur comme si je tenais à elle ! Je sursaute et mon cœur flanche lorsque soudain le garçon me lance, claquement de fouet :

 

  • Coco !


 Je ne comprends pas. Je dois avoir l’air stupide car il se met à rire. Il se lève, prend son sabre et je sens bien que cette fois, ma dernière heure est arrivée. C’est con quand même, la vie. On souhaite tous les jours disparaître et quand le moment se présente on voudrait pouvoir se sauver… Je vais crever, à 8'000 kilomètres de chez moi, bouffée par un gamin…

 

Ledit gamin plonge la main dans son gros sac de toile et en ressort un  immense caillou.

 

  • Coco ? me répète-t-il en agitant devant moi…. une noix de coco !


 Alors là je n’en peux plus. Tous mes muscles se relâchent d’un coup et je m’affale sur la roche dure, raboteuse et inconfortable.

 

 

~~~~~~~~~~~~~~~~

 

 

Je contrôle une dernière fois mon sac à dos : crème solaire, antimoustiques, appareil photo, trois barres de céréales, ma petite trousse de premiers secours. L’enveloppe avec la photocopie de mon passeport est bien là… l’original est dans le coffre, comme le conseil le manuel du bon petit touriste. Je crois que j’ai tout. Je descends à la réception de l’hôtel, où Kunal doit m’attendre déjà depuis dix minutes. Kunal, c’est le jeune homme que j’ai rencontré sur la plage, le matin de mon arrivée. Je l’ai d’abord trouvé collant, au départ. Mais ce garçon me plaisait bien au final. J’appréciais sa compagnie. Je me sentais troublée par son innocence, sa candeur. Lorsque je m’étais écroulée sur le sable tantôt, il s’était affolé et s’était précipité vers moi. « Ou malad ? Ou oke ? Ou va bien ? » [1].

 

Je me suis relevée et je lui ai dit « c’est bon, tout vas bien t’inquiète pas » et lui ai lancé un sourire qui se voulait rassurant. Alors il m’a carrément enguirlandé ! « Pa fè sa! Mwen te pè! »[2] m’a-t-il asséné avec reproche en mettant sa main sur le cœur pour appuyer la trouille que je lui avais fichue.

 

  • Non mais et moi alors ?! J’ai pas eu peur peut-être ? Tu m’as foutu la trouille de ma vie, si tu veux savoir !

 

Il m’a regardé sans avoir l’air de comprendre ce que je venais de lui dire.

 

  • Ah oui, tu comprends pas le français j’imagine. C’est pas grave, oublie…

 

  • Si, bien sûr je comprends le français. Pourquoi toi eu peur ? J’ai pas fait de mal ?

 

  • Tu t’installes derrière moi au petit matin sans dire un mot avec ton gros sac rempli de chépas quoi et un sabre gros comme ça – je bas des ailes en mimant un truc démesuré – et tu t’étonnes que j’aie eu la trouille ?  Mais tu sors d’où, d’abord ?

 

Kunal avait baissé les yeux et me laissait l’enguirlander sans broncher. Je ne suis pas sure qu’il comprenait tout ce que je lui disais, mais il comprenait que j’étais fâchée et cela semblait le troubler. « Excuse-moi, c’est pas grave » ai-je tenté de le rassurer. Je lui ai pris une coco, j’ai bu le liquide tiède et j’ai détesté ça. Ensuite je l’ai regardé décalotter l’amande de sa gangue, maniant sa grosse machette avec une dextérité époustouflante. Puis, alors que j’avais à peine commencé à croquer dans la chair blanche et succulente de l’amande, il m’en a proposé une seconde. Il insistait et moi je m’agaçais. Pourtant, sans comprendre pourquoi, je n’arrivais pas à me décider à retourner à l’hôtel. Passant par-dessus mon refus, il a décalotté une seconde coco, a glissé la paille dans le trou de la bogue et me l’a tendue, tout sourire. Je n’ai pas eu le cœur de refuser, malgré le dégoût que m’inspirait ce liquide trouble, tiède et un peu amère, qui n’a rien à voir avec le sirop blanc, frais et sucré que l’on trouve dans nos supermarchés.

 

J’en suis là dans mes pensées lorsque j’arrive à la réception de l’hôtel. Aujourd’hui, Kunal doit me faire visiter Santo Domingo. Cela fera le cinquième jour qu’il me chaperonne. Juste avant de le quitter, après notre première rencontre, il m’a proposé de l’engager comme guide. « Je n’ai pas de voiture » lui ai-je dit, dépitée. « Pas problème, moi j’ai le véhicule. Je fais visiter toi toute l’île, tout partout où tu veux. Tu vas mettre les habits et on part » a-t-il enchaîné tout de go. Je ne connais personne ici, mon hôtel se situe à 2 kilomètres du centre-ville, la grève rocheuse rend toute baignade impossible. Il y a bien la piscine de l’hôtel, mais je me voyais mal passer toutes mes journées au bord de cette grosse baignoire, affalée sur un grill telle une sardine sur un transat. Je me sentais irrésistiblement tentée d’accepter… Le soleil des îles cognait décidément bien fort et altérait mes facultés de

circonspection…

 

  • Je ne sais pas… Tu as le permis ? lui demandé-je naïvement.

 

  • Hé, je te fais visiter tout partout ! Tu me dis et moi je te conduis. Je connais tout ici ! Tu veux aller où ? San Pedro ? La Romana ? Santo Domingo ? Y a les magasins ! Tu peux acheter souvenirs. Tu viens ?

 

Agacée par ses mauvaises manières d’évincer mes questions en s’empressant de me bombardée de propositions zélées, je lui répondis sèchement que non, je n’étais pas intéressée, au-revoir. Et je filai en l’abandonnant avec sa machette, son sac de cocos et son impertinence… et sans même lui payer les cocos !

 

Il fallait pourtant que je trouve un moyen de me rendre en ville, car parcourir deux kilomètres sous cette chaleur et cette humidité tropicale, c’est comme en franchir dix sous la latitude européenne. Le réceptionniste de l’hôtel m’assura que le moyen de transport le plus efficace et le moins cher était le motoconcho[3]. « C'est le moyen le plus économique et le plus rapide. Vous en trouverez partout le long de la route. Vous pouvez négocier le prix mais en général, c’est 1€ pour aller au centre de Juan Dolio ».

 

Deux heures plus tard, pourtant fraîchement douchée mais déjà toute poisseuse de transpiration, je m’engageais sur la route menant au centre-ville. Je n’eus pas le temps de faire deux pas que déjà, on m’accostait.

 

  • Tu veux le taxi ?

 

Tenace, mon petit compagnon de ce matin avait troqué sa machette et son sac de cocos contre un casque et une « motoconcho », une sorte d’antiquité de vélomoteur qui pétaradait de façon douteuse.

 

Et c’est ainsi que Kunal devint mon chauffeur personnel. Depuis quatre jours, il me fait découvrir la région, me balade des heures durant sur sa bécane, sans casque, empruntant les autoroutes, slalomant entre les voitures, zigzaguant dans les ruelles des villages. Et si j’apprécie cette téméraire liberté, je me dis que cette fois-ci, je suis vraiment devenue folle !

 

Aujourd’hui, Kunal doit m’emmener à Santo Domingo. C’est à plus de 60 kilomètres de Juan Dolio et cette fois, j’angoisse un peu ; c’est un long trajet, on va en avoir pour des heures. Mon jeune chauffeur n’est pas encore arrivé et je crains qu’il ne lui soit arrivé quelque chose. Je m’installe à l’ombre d’un des palmiers bordant l’hôtel et observe les papillons qui volètent ça et là, chamaillant l’intensité de l’orange de leur ailes avec le fuchsia des pétales des trinitarias[4].

 

Kunal arrive enfin, tout sourire, un casque posé de guingois sur le sommet du crâne. 

 

  • J’ai la grande moto, c’est mieux pour le long trajet jusqu’à Santo Domingo ! jubile-t-il avec fierté. Monte !

 

Je ne sais pas où Kunal s’est procuré ce nouveau moyen de transport et je préfère ne pas le savoir… Je grimpe à l’arrière, m’agrippe à sa taille. Nous voilà partis pour la capitale.

 

Nous dépassons Guayacanes. De chaque côté de la route qui longe la mer, la nature est envahie d’ordures.  Je suis effarée de constater l’état lamentable des bordures de route. La côte est un immense dépotoir ! Et le chapelet de taudis qui s’égrène tout le long de la chaussée me consterne. On y constate tout et n’importe quoi ; un vieux gringo assis devant sa cabane vend des lunettes de toilettes déjà passablement usagées. Accrochées sur la façade de sa bicoque, elles déguisent la palissade de bois en un improbable intérieur de sous-marin, surchargé de hublots. Juste à côté c’est une vieillarde, qui grille quelque morceau de viande sur une vieille gente de camion rouillée. A peine plus loin, mes yeux n’en croient pas leurs organes quand ils se posent sur un pickup gonflé d’un millier de chaussures, des baskets de toutes les couleurs, débordant de la benne, entassées sur le capot et jusque sur le toit ! Un mille-pattes y trouverait son bonheur sans réussir à y dénicher une paire jumelle ! Tout le long de la route, des femmes, des hommes, des enfants, assis sur des chaises branlantes ou à même le sol, cherchant l’ombre sous les avant-toits des coiffes en tôle ondulée de leurs taudis. Et partout, des ordures. Des sacs plastiques bleus et blancs dansent la farandole sous l’effet du vent, sur la chaussée jonchée de bouteilles de pet, de barquettes en carton et d’une quantité effarante de détritus impossible à identifier. Je n’ai rien vu de toute cette saleté et de toute cette misère lors de mon transfert, l’autre soir. Mon avion a atterri à l’aéroport de Santo Domingo à 20h00. Ce n’est pas tard, mais le soleil ici s’enfui très tôt et il faisait déjà nuit. Le taxi filant dans la nuit me berçait, le ronronnement de la clim’ et la fatigue du voyage achevait de disperser mon attention dans l’éther d’une douce léthargie. Mais aujourd’hui je peux constater la supercherie, toute la misère camouflée derrière l’appeau de splendeurs florales, de plages au sable d’or et d’étendues d’eau turquoise, destiné aux touristes. 

 

Les taudis se font plus rares et font place à une végétation riche et variée mais toujours envahie de détritus. Kunal accélère. Il a abaissé son casque, plus pour l’empêcher de s’envoler, supposé-je, que par réel soucis de sécurité… Quant à moi, je m’en ramasse plein la figure. Je serre plus fermement sa taille et enfoui mon visage contre son dos, pour me protéger des bourrasques qui bataillent mes cheveux, giflent mes joues et  brûlent mes yeux. Mes mains s’accrochent aux hanches du jeune métis. Je sens la fermeté de sa peau, sa douceur, sa chaleur, à travers son tee-shirt. Je savoure la tiédeur du contact de son dos contre ma poitrine. Je m’abandonne à la sensualité de ce contact charnel. J’en oublie les dangers de la route, les convenances, j’en oublie mon âge…  

 

Nous quittons le bord de mer pour entrer par l’est dans Santo Domingo et nous voici bientôt devant un impressionnant bâtiment, un bloc de béton plutôt laid, à mon goût. Kunal stoppe la moto, enlève son casque.

 

  • C’est El faro a Colón. La honte de ce pays !

 

L’esthétique du bâtiment est affreuse. Il s’agit d’un monument démesuré, ultra-bétonnée, qui ressemble à un personnage couché, les bras en croix. Kunal m’explique que ce monument a été construit en 1992 pour célébrer le 500ème anniversaire de la découverte de l’île par Christophe Colomb. Avec une animosité non dissimulée, il m’explique que tous les pays corrompus de l’Amérique latine ont participé au financement des 70 millions de dollars qu’a coûté ce mausolée. 70 millions de dollars pour un phare, le seul de la planète que l’on ne voit absolument pas depuis la mer ! Le seul phare au monde qui ne possède aucune lanterne, qui n’aura jamais servi, et ne servira jamais à rien. « Regarde ! Y a des poubelles partout, tout le pays est sale ! Et la pauvreté ! Moun pete ![5] Tous ces enfants qui ne vont pas à l’école ! Pas de sous pour eux, mais pour "ça" !... »  explose-t-il. « C’est la honte de ce pays ! » scande Kunal en brandissant le poing et sa révolte me frappe. Il a perdu sa candeur et semble soudain si adulte. Mais le malaise se dissipe rapidement et nous quittons cet endroit pour nous enfoncer dans la ville.

 

Kunal me fait visiter les quartiers riches, me montre la maison de Christophe Colomb, construit en réalité par son fils en l’hommage du navigateur, quelques années après sa mort. Il me guide jusque devant l’ambassade de France, pensant me faire honneur, croyant que parce que je parle français je ne peux être que française. Puis nous nous installons à l’ombre des grands arbres centenaires de la place de la Cathédrale Santa Maria la Menor, la première église du nouveau monde. Assis sur un banc, un vieil homme au tee-shirt jaune canari se fait cirer les pompes par un limpiabotas[6]. Trois autres clients attendent leur tour, c’est une affaire qui marche.

 

  • Kunal, qui es-tu ? Parles-moi de toi. Quel âge as-tu ? D’où viens-tu ? 

 

  • Je viens d’ici, me répond-il simplement en se dépêchant de lécher la glace que je lui ai offerte.

 

  • Kunal, s’il-te-plaît, je voudrais en savoir plus sur toi. Tu parles créole, espagnol, anglais, français ! Tu sembles connaître cette ville, et toute cette île, comme ta poche… Tu me sembles si intelligent… et pourtant tu vends des cocos sur les plages et tu promènes de vieilles carcasses comme moi, qui ne t’offre que des glaces et quelques euros en échange. Où est-ce que tu habites ?

 

Kunal baisse la tête. Mon indiscrétion le dérange, je n’aurais pas dû laisser la curiosité prendre le dessus. Il reste silencieux. La glace fond vite sous cette chaleur et coule sur son tee-shirt. Il regarde la tache de crème rosâtre qui macule son pull. D’un geste large et calme, il l’enlève, le place entre sa tête et le tronc pour protéger l’arrière de son cuir chevelu des aspérités de l’écorce. Les papillons de son regard s’envolent, traversent la place, s’élèvent au-dessus des toits et vont se perdre dans le ciel, chevauchant les moutons qui pâturent dans le champ d’azur. Je regarde ce jeune homme si fort et si fragile à la fois. J’admire la sculpture de son corps. J’ai envie de poser mes lèvres partout sur le bronze de sa peau, de laisser courir mes mains sur les moulures de son torse, de sentir contre ma peau la chaleur de ce corps jeune et ferme. J’ai envie de vivre son souffle dans mon oreille, de sentir sa main sur ma joue, d’écouter son cœur s’affoler sous mes baisers. J’ai envie… C’est un gosse ! Est-ce que je me rends seulement compte de ce que je suis en train de penser ! Je me sens soudain si mal. Ma conscience me  donne un coup de soufflet. Tous les moineaux se cassent la gueule dans ma tête. Je ressens au creux des tripes une sensation de vide, dans lequel mon esprit, subitement en perte d’équilibre

glisse

et coule

 

Qu’est-ce que je fais ici, avec ce garçon, si jeune qu’il pourrait être mon fils ? Je dois rester pourtant, il a besoin de moi, je le sens. Ou est-ce moi qui ai besoin de lui ?

 

  • Mon grand-père était bracero[7]. Un jour, il a voulu s’enfuir du Batey[8] Velero, avec ma grand-mère et leurs trois enfants ; une fille et deux garçons. El capatace[9] les a rattrapés. Il a tué mon grand-père à coup de machette et à violer la fille. Elle avait quatorze ans.  C’était y a vingt années.

 

Les paroles de Kunal claquent mes oreilles. Je ramasse les mots en plein cœur. Sonnée, je reste bêtement pétrifiée, toujours assise à ses côtés mais pourtant si loin de lui à présent.  Le temps se retire, avec toutes les choses autour de nous. L’espace s’élargit et nous voilà seuls dans l’univers

 

moi, assise sur un petit poids et loin

très loin                de moi

Kunal

debout

sur les rebords d’une immense blessure

 

La tête toujours levée, comme pour s’empêcher de tomber dans le gouffre en arrimant son regard au firmament.

 

Les papillons toujours absents de ses yeux, Kunal laisse résonner un silence, puis enchaîne.

 

  • Ti fi a te manman mwen[10], souffle-t-il dans sa langue maternelle et chaque mot est irradié par la souffrance de toutes ces familles de braceros, ces immigrés haïtiens ayant quittés un enfer pour plonger dans l’abîme d’un autre, pire encore.

 

Kunal m’explique que le père Juan Pablo, un prêtre dominicain, avait élu domicile au Batey Velero et œuvrait à  défendre et aider au mieux les familles du camp et des Bateys environnants. Il m’explique que sa granmé, la mère de sa mère, rejeta sa fille dès qu’elle apprit que celle-ci était enceinte du capatace.  Elle ne lui adressa plus jamais la parole. La souffrance brouille les pistes et engendre en l’être des déraisons injustes, cruelles et fatales. La petite fille laissa le bébé grandir en elle et lorsque vint l’instant de lui donner le jour elle hurlait si fort que tout le Batey s’en souvient encore. Elle voulait retenir ce bébé en elle, elle voulait qu’il reste tapi dans ses entrailles, elle voulait empêcher le mal d’éclore. Le père Juan Pablo fut appelé. Il accoucha le bébé, un magnifique métis qui poussa son premier cri à l’instant même où sa mère cessa les siens. Le père Juan Pablo fut bouleversé de n’avoir pu sauver l’adolescente. Emu par cette petite crevette toute fripée qui braillait et se tortillait dans ses bras, se sentant rongé par son impuissance, le prêtre promis sur le corps de la défunte qu’il veillerait sur son enfant.  

 

Juan Pablo apprit à Kunal tout ce qu’il savait. Il le confia à une mère du Batey pour que celle-ci le nourrisse et veille sur lui en son absence. Puis dès que Kunal fut en âge de marcher, le prêtre l’emmena partout avec lui. Il lui apprit le langage de Dieu, puis l’espagnol, l’anglais, le français. Il lui apprit la lecture, les mathématiques, la géographie, Hispaniola et l’histoire de ses peuples.

 

Je n’ose plus bouger. Je l’écoute faire des mots en traçant le contour de ses cicatrices. Plus il avance dans son récit plus ses yeux se remplissent à nouveau de vie. La distance qui nous sépare s’amenuise et nous sommes à nouveau côte à côte, appuyés contre un des ficus centenaires qui offrent l’ombre de leurs majestueuses frondaisons à la place Parque Colón.

 

 

Lorsque Kunal me dépose à l’hôtel, je suis encore sous le choc de tout ce que j’ai vu et entendu aujourd’hui. Une journée dense comme mille vies de martyres. Je quitte Kunal en lui disant simplement au-revoir, sans lui dire « à demain », sans même lui dire merci. Je lui tends quelques euros et cinq mille pesos. « C’est pour l’essence de la moto, et le temps que tu as mis à ma disposition durant ces cinq jours ». Il ne veut pas les prendre, il me regarde simplement, les yeux ronds, le regard mouillé, sans comprendre.

 

  • Tu as besoin de moi. Souffle-t-il. Tu as besoin de moi ! répète-t-il plus fort. Et c’est une supplication. 

 

Ça pleure déjà, à l’intérieur de moi. Le ciel s’obscurcit, une tempête se lève, le fleuve s’agite et charrie tous les résidus de mon histoire, qui se mélangent à celle de Kunal.

 

  • Non Kunal, c’est toi qui a besoin de moi. Mais tu te trompes, je n’ai rien à t’offrir. Je suis une vieille femme, en tout cas trop vieille pour toi. Vas-t-en.

 

Il prend ma main et la pose sur sa poitrine. Je sens irradier sous ma paume sa peau d’airain, ferme, lisse et chaude. Ses muscles vibrent, le cœur s’agite et j’en ressens le tressaillement jusque dans les profondeurs de mon âme. Tremblements d’êtres, séisme. Nous sommes tous deux en perte d’équilibre. Je retire ma main avec brusquerie. Il gémit :

 

  • Ou pa konprann ! Ou pa konprann[11]

 

Et ce sont des étoiles qui tombent, et c’est une tour qui s’effondre, et c’est une flamme qui s’éteint.

 

Je quitte Kunal comme on sort de scène ; épuisé et fébrile, insatisfait de sa prestation, frustré de n’avoir su transcender la tragédie.

 

Qu’est-ce que ce garçon attend de moi, en vérité ? Pourquoi s’accroche-t-il à moi ? Mais qu’est-ce qu’il croit ? Que je l’arracherai à sa misère et le ramènerai avoir moi dans mes valises ? Il ne me connait pas, que croit-il pouvoir tirer de moi ? Franchement, est-ce que j’ai besoin de m’encombrer d’une vie cassée alors que je ne sais même pas panser la mienne ?

 

Tout s’embrasse dans ma tête. Penser m’égare. La vérité, inaccessible chimère, ondoie tout autour de mes élucubrations. Mon corps, sensible, sent l’évidence respirer tout autour de moi. Soufflet de l’onde de choc sur la peau, la clarté se glisse par les fissures de la chair, s’insinue dans les brisures du squelette. Echo. Ça gronde, dans mes profondeurs. C’est du fond des âges que nous vient la lumière, par un langage ancien que l’on discerne parfois mais que l’on ne sait que rarement traduire. Le jour péclote et la pénombre envahit ma chambre. Je me couche, l’esprit à bout de souffle, le cœur éreinté par le trop plein d’émotions de cette journée.

 

 

~~~~~~~~~~~~~~~~

 

 

Je me suis levée avec le soleil et cela fait trois heures que je tourne en rond dans ma chambre d’hôtel. Mon âme a brûlé toute la nuit. Les femmes de chambres sont venues frapper à ma porte. Je leur ai ouvert et j’ai profité de l’occasion pour trouver le courage de m’extirper de mon cachot ; je suis allée m’écrouler sur un transat, aux abords de la piscine de l’hôtel. Je laisse à présent mon corps rôtir au soleil et entame la marche, à l’intérieur de moi. Triste et éteinte, je traverse à présent le sinistre. La fumée se dissipe, le feu ne fait plus crier toutes les choses à l’intérieur de moi et je peux à nouveau voir, et je peux à nouveau entendre. Je ne peux pas rester enfermée dans cette chambre jusqu’à la fin de mon séjour ici. Il me reste quatre jours à tuer. J’ai été profondément injuste avec Kunal. Qu’est-ce que je risque avec lui ? Cela fait cinq jours qu’il m’emmène sur les routes, que je le suis partout où il me guide. Je lui ai laissé toutes les occasions de me faire du mal. Je l’ai suivi aveuglément ; il aurait pu m’emmener dans quelque coin d’où l’on ne revient pas. Il aurait pu me détrousser, me violer, me maltraiter. Mais au contraire, il m’a guidée dans les rues de Juan Dolio, de San Pedro, il m’a chaperonnée dans les quartiers bondés de malfrats. Nous avons slalomés entre les voitures déglinguées et les camions éructant une fumée si noire que l’on ne voyait plus rien devant nous. Il m’a emmenée sur les plages de Guayacanes où nous avons nagé et rit dans le turquoise d’une mer tranquille et sucer de la canne à sucre sous le soleil de plomb. Il m’a entraînée au milieu de ses amis et j’ai bu du mabí[12] en essayant de ne pas me noyer dans les flots assourdissant du Merengue. Avec lui, j’ai visité les pseudo-richesses du pays et caressé celles, fragiles et merveilleuses, cachées dans la générosité des sourires d’une population pauvre de tout sauf d’amour et de gentillesse. J’ai touché du regard la misère d’un pays au bord de l’explosion. Comme une toupie, il a pris mon esprit et l’a fait tourbillonner sur l’arrête du miroir, un pas à l’endroit du décor, un pas à l’envers. Sans jamais rien me demander en échange. Sans un geste déplacé. En posant toujours sur moi ce regard de gamin enthousiaste et gai, fragile et attentionné.

 

  • Tu vas pas avoir la peau noire, mais tout brulée rouge, si tu restes au soleil !

 

Je sursaute. Kunal est assis sur le côté, un peu derrière moi. Je ne sais pas depuis combien de temps il est là, il s’est approché sans bruit, a piqué sa machette dans le sable et s’est appuyé contre son sac rempli de cocos. Il me sourit timidement en brandissant un fruit.

 

  • Coco ?

 

Décidément, c’est une manie chez lui.

 

  • Je ne les aime pas tes cocos, Kunal. Ce liquide amer et tiède est infect !  Tu ne veux pas plutôt que je t’offre une President ?

 

Et sans attendre sa réponse, je file au bar chercher deux bières du pays.

 

Nous sirotons notre bière sous le regard tranquille du gardien de sécurité, qui s’est assis à l’ombre d’un des palmiers ornementaux de l’hôtel. Les établissements tolèrent les gens comme Kunal, qui viennent tenter de gagner quatre sous en vendant aux touristes des cocos ou des bijoux de pacotille. Mais dès qu’un touriste montre quelque signe d’agacement, le gardien, attentif, intervient et chasse l’intrus. En l’occurrence, Kunal et moi semblons être en parfaite entente et le gardien nous observe distraitement, calme et réjouit.

 

  • Va mettre les habits, je t’emmène, m’ordonne Kunal sans préambule.

 

  • Non Kunal. Je ne peux pas. Il faut que je fasse la lessive. J’ai plus rien à me mettre. Et j’ai encore toutes mes cartes postales à écrire. 

 

  • ¿Por qué hacer hoy lo que te podría no ser?

 

  • Kunal, tu sais que je ne comprends pas l’espagnol. Traduis, s’il-te-plaît.

 

  • Pourquoi faire aujourd’hui ce que tu pourrais ne jamais faire ? me traduit-il.

 

Cette citation m’amuse et je souris, en pesant qu’il faudrait que je la note, car j’oublie systématiquement les trucs que je souhaite retenir le plus. Je m’apprête à lui faire un commentaire badin lorsque je constate que mon jeune ami, quant à lui, ne rit pas du tout.

 

  • Père Juan Pablo me disait toujours ça, quand je disais des excuses pour pas le suivre dans les Bateys des alentours. Je…

 

Il laisse le fil de sa phrase pendouiller dans le vide. Ses yeux se noient dans l’eau bleutée du bassin. Il cherche parmi les mots ceux qui délivreront sa pensée de sa prison d’infini.

 

  • Il faut que tu me suives, finit-il par me dire gravement, en roulant vers moi des prunelles noires moirées d’espoir.

 

Je n’ose rechigner. Je termine ma bière cul-sec et sans un mot, me retire dans ma chambre pour me préparer.

 

 

~~~~~~~~~~~~~~~~

 

 

Nous nous arrêtons au marché de Bayaguana. Je n’en crois pas mes yeux. Là, un marchand veille sur une cuisse de chèvre qui se cramponne à son esse pour ne pas tourner - en bourrique, ou de l’œil, c’est pareil. Là, c’est une joyeuse équipe de gringos enveloppée de mangues, de bananes, de manioc, de patates et quantités d’autres légumes typiques. Ils jargonnent joyeusement en je ne sais quelle langue. Créole, ou espagnol ? Là encore, toute une quantité d’objets à la provenance et à l’utilité plus que douteuse…  Kunal plaisante avec les commerçants, achète quelques poivrons, deux beaux ananas, reluque un carillon de saucisses qui transpirent sous le soleil de midi, puis m’entraîne chez un marchand de sucreries. Il me fait acheter un gros sac de sucettes et quelques paquets de biscuits.  Puis nous quittons le village par le nord pour nous enfoncer encore plus dans la campagne. Nous roulons maintenant à travers les plantations. Je sautille derrière Kunal, qui manie avec une aisance incroyable sa petite moto sur la piste de terre qui serpente entre les cannes à sucre. Elles frémissent sous le vent soutenu qui les balaie. On dirait qu’elles chuchotent quelque commentaire : « Hey, regardez ! Qu’est-ce que cette vieille européenne fiche sur cette moto avec ce beau jeune métis ?!»… Mais j’oublie bien vite mes délires moralistes pour me laisser totalement happer par les images invraisemblables qui éclosent le long du trajet.

 

Tout autour de nous la nature s’épanouit, dans un joyeux bavardage de couleurs. Les caquetages des verts dominent.  Le vert-malachite des palmacées tente de couper court aux lamentations kaki des étendues d’un champ de tiges de cannes à sucre qui s'agitent, hérissées ; la zafra[13] va bientôt commencer. Çà et là, quelques manguiers chuchotent leurs touches de vert impérial. Et en arrière-plan, le vert de chrome des collines s’étale, à peine estompé par une faible brume de chaleur. Soudain, un cri retenti ; un spectaculaire Delonix Regia se fâche tout rouge… Et du haut d’un ciel à peine barbouillé par quelques nuages épars, le soleil répand sur la scène une lumière moite, pesante.

 

Nous nous enfonçons dans la campagne dominicaine. La végétation se fait plus dense. Des taudis commencent à apparaître, au milieu de la verdure. D’un paquet de tôles empilées entre quelques troncs, des gosses surgissent en criant « Alo ! Alo ! », et Kunal crie en réponse « Alo timoun ! », sans même ralentir.

 

Nous dépassons quantité de monde, longeant la piste de terre ; un vieillard édenté qui traîne la savate sous un paquet de branchages, un gringalet sans âge qui sautille sur un âne en criant « dollars ! dollars ! » lorsque nous arrivons à sa hauteur, une vieille femme croulant sous le poids d’un paquet d’ustensiles divers, qu’elle maintient savamment en équilibre sur la tête. Kunal s’arrête vers un petit gars qui traîne au bord de la route. Ils discutent quelques mots puis Kunal se tourne vers moi et me dit d’une voix douce « donne lui des bonbons ». Je sors quelques sucettes et les tends au gamin qui me regarde avec un grand calme et des yeux inexpressifs. Un peu en retrait, une femme observe la scène en souriant. Et tout le long du chemin, une kyrielle de gosses qui crient, saluent, sourient avec, en arrière-plan, les parents qui nous font des signes amicaux. Nous continuons ainsi notre petit bonhomme de chemin, cahin-caha sur une piste cabossée, escortés par un nuage de poussière.

 

Au bout d’une éternité, nous voyons éclore un bouquet de gîtes colorées entre la végétation. Kunal arrête sa machine.

 

  • Batey Velero ! annonce-t-il. Chez moi.

 

Il descend de la moto et, prévenant, m’aide à m’extirper de l’engin. Je me suis crispée lors du voyage, pour ne pas me faire désarçonner par les sursauts de la vieille 100 cm3 qui clopinait sur la piste cabossée. Je suis ankylosée de partout et un peu sonnée par les images que le parcours m’a flanquées dans le cœur… Je n’ai pas le temps de reprendre mes esprits que déjà Kunal me prend par la main et m’entraîne à l’intérieur du bidonville.

 

Le Père Juan Pablo a veillé à faire de cet endroit une zone d’habitation aussi décente que possible. Mobilisant les braceros et leurs familles, il a érigé, peint, consolidé, reconstruit quantité d’abris, pour que chacun puisse être logé dans des conditions un peu moins miséreuses.

 

Nous partageons notre marche entre les baraquements avec les enfants qui sont venus nous accueillir. Les poules s’enfuient sur notre passage, tandis qu’un chien décharné me colle aux basques. Abris en tôles ondulées peintes en saumon, en bleu, mansardes rudimentaires en bois vernis jaune, vert pâle, rose bonbon, logis de briques jointoyées avec simplement une fine couche de mortier de terre et de cendres ; le village est infiniment dépouillé mais entretenu avec soin et les résidents, immigrés clandestins haïtiens venus tenter leur chance de survie dans les cultures sucrières ou descendants des migrants de la « Traite verte »[14] , nous accueillent avec un enthousiasme si chaleureux et une telle gentillesse que j’en ai les yeux qui se trempent. Le Batey dispose d’eau potable et chaque habitation est équipée de sanitaires sommaires mais propres, résultat de l’engagement du père Juan Pablo, mais n’est encore reliée à aucun réseau d’électricité.  

 

Tout le monde me parle et même si je ne comprends pas un mot de ce que l’on me dit je sais, à leur empressement et à leur infinie douceur, que ce ne sont que des gentillesses. Je vacille à la pensée qu’aucune des personnes ici n’a d’identité reconnue, tous apatrides sur ces terres qu’ils peuplent pourtant depuis plusieurs générations. Kunal me présente la petite fille qui s’accroche à moi depuis que nous sommes arrivées :

 

  • C’est Rosita. C’est comme ma petite sœur. M’explique-t-il en caressant avec tendresse la tignasse de la gamine, qui peut être âgée d’une dizaine d’années, selon mon estimation.  C’est la fille de Juliana, la manman de remplacement que  le père Juan Pablo a trouvé pour moi à ma naissance.

 

La petite sait qu’on parle d’elle. Elle fille en un éclair derrière le baraquement et je me demande si j’ai fait quelque geste ayant pu l’effrayer, mais elle reparait presque aussitôt. Elle me tend ses deux mains chargées de fleurs de Trinitarias. Dans leur écrin de peau chocolat, les pétales fuchsia éclatent d’amour.

 

  • Elle t’a adoptée, me souffle Kunal en souriant.

 

Nous parlons longuement, installés sur un banc de bois, sous la gloriette de branchages située au centre du Batey. J’apprends que le père Juan Pablo a dû fuir la République dominicaine il y a deux mois. Subissant d’incessantes menaces à cause de son engagement pour la défense des laissés-pour-compte de l’île. Je suppose, en interprétant les propos de Kunal, que je ne comprends pas toujours très bien, qu’en voyant sa vie et son œuvre mises en péril, et jugeant qu’il pourrait mieux contrôler la situation de l’extérieur du pays, le père Juan Pablo a senti qu’il devait disparaître, du moins momentanément, de la scène politique directe du pays. 

 

Les gosses viennent parfois se glisser vers nous, s’assaillant vers nous pour écouter, toutes écoutilles ouvertes, les mots pour eux étranges et incompréhensibles que nous échangeons. Ou ils se glissent doucement sous le pavillon de fortune et, après avoir obtenu mon approbation d’un clin d’œil complice, piquent quelques sucettes dans le paquet que j’ai déposé sur la table et repartent, fiers et satisfaits.

 

Je suis assise sur un vieux banc de bois au beau milieu de nulle part, entourée de clandestins sans patrie, sans statut, sans avenir, submergée de regards colorés, de mains tendues, de vies translucides… Je me love dans ces instants de destins entremêlés. Il se passe en moi comme un frétillement de feuillage, un bruit de plume froissée. Mon esprit se cherche dans ce fouillis d’étoiles sans firmament.

 

  • Je voudrais tes bras autour de moi, me déclare soudain Kunal tout de go.

 

Je laisse ses mots m'atteindre au plus profond de mon être. L'âme ouverte, je les invite à résonner librement en moi. Je les laisse cogner contre mes blessures, déchirer la fine membrane qui dissimule mes maux. Je les sens taper et rebondir sur la surface lisse de l'océan

 

qui alors  

 ondoie

     jusque dans mes ténèbres les plus profondes

 

L’écho me transperce de part en part et réveillent en moi des rumeurs qui me déstabilisent.


  • Kunal… Je ne peux t’aimer que d’affection. Je n’ai rien d’autre à te donner…

 

Le ciel s’ouvre, un milliers d’oiseaux éclosent du silence et remplissent l’univers

 

  • C’est justement cela, que je veux… souffle Kunal

 

Et je me noie dans la rivière qui coule de ses yeux.

 

Je me suis abominablement trompée ! Aveuglée par la projection de mes désirs j’ai supposé que ce gamin cherchait en moi une maîtresse, qui l’arracherait à l’enfer des braceros. Je me suis laissé tromper par l’ambivalence de mes propres sentiments. J’estimais que de nous deux, c’était moi la plus pragmatique. Je voulais croire à la transparence de mes sentiments, à ma clairvoyance. Mais les désirs que l’on refoule sont comme des feuilles d’aluminium qui se déposent sur le substrat en verre de notre moi profond…  Kunal n’a jamais espéré que je l’emmène avec moi. Il n’a jamais imaginé mélanger souffle au mien, ni confondre nos corps, ni même voler avec les mêmes ailes que moi. Il n’a jamais éprouvé l’envie de s’évader de son île ! Au contraire, fort de l’amour qu’il a reçu au milieu des siens, il ne rêve que d’une chose ; continuer le travail que son maître, le Père Juan Pablo, a commencé. Atteint dans son cœur par ma propre mélancolie, ou peut-être simplement touchée par ma différence, il a perçu en moi une source d’affection qui ne demandait qu’à être libérée. C’est de cela seulement dont il a besoin. D’un berceau où se poser, se reposer, juste l’instant d’un soupir, avant de s’élever à nouveau dans les airs

 

encore plus haut

encore plus beau

 

 

Mus par quelque chose de plus puissant que ma volonté je sens mes bras s’ouvrir et Kunal s’y love, comme la chenille dans son cocon. Je ne me souviens plus pour combien de temps encore je suis ici, sur cette île appelée « le Nouveau Monde ». Je resterai…

 

…jusqu’à l’essor du papillon.

 

 

*******FIN*******

 

12.07.2014

© Judith Beuret



[1] « Ou malad ? Ou oke ? Ou va bien ? » - en créole haïtien : Vous êtes malade ? C’est ok ? Vous allez bien ?

[2] « Pa fè sa! Mwen te pè! » - en créole : Ne fait plus ça ! J’ai eu peur !

[3] « motoconchos » - motos-taxis utilisés comme transports publics en République dominicaine

[4] trinitarias : bougainvilliers

[5] « Moun pete ! » - en créole : les gens éclatent. Sous-entendu, « leur vie vole en éclat. »

[6] limpiabotas – Cireur de chaussures

[7] Bracero – mot espagnol dérivé de « brazo » (« bras », pour désigner celui qui vit de sa force de travail). En République dominicaine, il désigne le coupeur de canne à sucre.

[8] Batey - campement où vivent les coupeurs de cannes. Les bateyes dominicains sont généralement de vrais bidonvilles qui accueillent misérablement des travailleurs (clandestins) haïtiens.

[9] Capatace - Contremaître de compagnie sucrière, qui dispose de tous les droits sur les coupeurs de canne.

[10] Ti fi a te manman mwen – en créole haïtien : La petite fille était ma mère.

[11] Ou pa konprann ! Ou pa konprann… - Tu ne comprends pas ! Tu ne comprends pas…

[12] Mabí – Boisson faite à partir d’écorce d’arbre, consommée dans les Caraïbes.

[13] zafra – récolte des cannes à sucre

[14] « Traite Verte » - en 1915, les Etats-Unis occupent toute l’île. Une migration haïtienne débute vers l'est. Les USA favorisent en effet l'industrie sucrière côté dominicain. Et elle a besoin de main d'œuvre à bon marché. La migration de cette main-d’œuvre sera organisée sous le nom de « Traite verte ». (http://laurent.quevilly.pagesperso-orange.fr/repdom.html)

 

.

Partager cet article

Repost 0
Published by Esperiidae - dans Sillons d'exitences
commenter cet article

commentaires

jeanne 20/07/2014 16:17


touchée par ces dérives


et le bleu de l'accostage

Esperiidae 21/07/2014 16:58



Merci de ton passage Jeanne. Les bleus du paysage sont magnifiques sur cette île, les bleus des Hommes le sont moins, mais comme je le décris à Alain, leur gentillesse est unique. 


 


Amitiés



Alain 19/07/2014 14:05


Je découvre le récit en rentrant de quelques vacances, cette « vieille » femme – 45 balais évidemment -, ce beau garçon, la mer turquoise…


J’y retrouve des souvenirs anciens : odeurs, parfums, moiteur, canne à sucre et soleil éperdument  Et puis le passé lourd de souffrances de ces gens qui ont tellement besoin d’être
reconnus, aimés.


 


La fin de cette belle histoire est superbe. Le papillon va bientôt s’envoler.

Esperiidae 21/07/2014 16:56



D'après un test réalisé avec des jeunes (émission TSR), les hommes sont considérés comme vieux à 55ans, et les femmes quant à elles - Ô cruelle injustice! - sont condisérées comme vieilles à
45ans... Un peu curieuse, j'ai demandé à mon fils (19 ans) à quelle âge il considérait une femme comme "vieille", il m'a répondu... 35ans ... Faites des gosses... . 


 


Saint-Domingue... Je dois avouer que j'ai été sous le choc de découvrir cette île. Je pensais y trouver palmiers, eaux turquoises, sable fin, jolies vahinés avec fleurs dans les cheveux, et tout
le tra-la-la, mais notre hôtel était situé en dehors des zones ultra-touristique, du coup, à notre arrivée, nous avons eu un choc. Mais je suis satisfaite d'avoir vu ma naïveté contrariée, et
d'avoir ainsi pris conscience de la réalité. Beaucopu de pauvreté là-bas, mais surtout infiniment de gentillesse, de courage et d'amour. Une bien belle leçon! 


 


Amitiés



Antre ciel ether :

L'ESPACE JEUX 

ou

LES SPASMES JE

________________________

 

Retour à l'accueil

 

Licence Creative Commons