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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 21:09

à F.

 

Oeil-de-vers--jpg

 

" ... laviolence, en s'épanouissant,

produit un épi de malheur,

qui ne fournit qu'une moisson de larmes "

Eschyle 

 

La tête posée sur le sein de Kathie, Malika pleure. Elle pleure toutes les larmes de son corps, en tremblant, comme une enfant.  Les sanglots se transforment en gémissements, puis en cris et Kathie se met à crier avec elle, plaquant plus fermement encore contre sa poitrine la tête de sa jeune éducatrice.

 

Hier soir encore, Malika se sentait si gaie, si vivante. Elle était invitée au mariage de Maud, une de ses nombreuses cousines. Un hymen improbable avec Loïc, un beau garçon stylé et intelligent, de cinq ans son cadet.

 

 

 

 

La fête bat son plein. On s’amuse, on rit, on danse. On fait connaissance avec les autres convives. On boit, aussi. Beaucoup. Beaucoup trop. Sauf Malika. Elle est éducatrice spécialisée dans un lieu de vie qui accueille des adultes souffrant de polyhandicap. Le multihandicap de ses patients entraîne un état de dépendance permanent et l’attention qu’elle doit leur fournir est complexe et constante. Mais elle adore son métier. A 23 ans, Malika dispose de la maturité et de toutes les qualités requises pour ce métier difficile. Elle est patiente, persévérante, possède une grande qualité d’écoute et un sens aigu des responsabilités. Elle n’a bu aucun alcool, malgré les invitations parfois pressantes de ses amis. Elle travaille demain et les journées sont si astreignantes qu’elle ne peut se permettre le moindre écart de conduite ce soir. D’ailleurs, il est temps qu’elle rentre. Elle cherche Maud pour la féliciter encore et la remercier de l’invitation.

 

Le couple, un peu à l’écart, semble lancé dans une conversation préoccupée. Malika s’approche et tend une oreille distraite. Loïc s’alarme auprès de sa femme. Sevan et ses trois copains sont complètement soûls et deviennent insupportables. Outre la déception de voir ses meilleurs amis se comporter de façon aussi immature le jour de son mariage, Loïc est inquiet ; ces quatre  idiots viennent de se mettre une telle camphré qu’il est hors de question de les laisser reprendre la route ce soir.

 

Malika propose de les héberger. Elle a une chambre d’ami, puis il y a le salon. S’ils se serrent, ils peuvent rester chez elle pour la nuit. Les quatre garçons, un peu penauds, acceptent sans résistance. Ils s’excusent en geignant à qui mieux mieux leur déférence. Loïc vient de leur passer un sacré savon ! Un peu honteux, ils s’embarquent sans un mot dans la Yaris de Malika.

 

Malika se couche dans son lit avec le sentiment d’avoir effectué une bonne action. Elle se love dans ses draps, serrant contre elle son « doudou », son inséparable peluche fétiche, qui  l’accompagne dans les bras de Morphée depuis le commencement de sa vie, c'est-à-dire depuis toujours. Malika la confiante et pragmatique éducatrice porte aussi en elle le sceau d’une enfant sensible, candide et vulnérable. Elle inspire à plein poumon l’odeur âcre du doudou qu’elle prend soin de ne jamais laver.

 

Presque aussitôt, un grincement de porte déchire le silence.

 

Le ciel soudain s’ouvre et la lune, pupille ronde et ambrée, jette un regard froid entre la minuscule fente des rideaux. Les quatre garçons sont là, debout dans sa chambre, quatre Arès nus, lèvres fendues, muscles bandés, verge hérissée. Une étincelle diabolique, lumière Tcherenkov, scintille dans leurs yeux, et sur la lame. Puis la voûte céleste referme sa paupière de nuages et la pièce retrouve sa funeste pénombre.

 

Les quatre garçons s’approchent du lit, agacent leurs tentacules sur le corps de Malika, leurs bouches-ventouses laissent de spumescentes traînées de bave sur la peau chaude et douce. Les quatre hommes ne font plus qu’un, Poulpe immonde et sordide qui se pourlèche du corps de la pauvre fille. « Hey regardez ! Elle aime ça, elle bouge pas ! » gueule dans un rire d’insecte le garçon qui tient la lame sous le cou de Malika.

 

Malika crie mais aucun son ne réussit à s’échapper de sa gorge cimentée par l’effroi. Elle voudrait se débattre, elle voudrait griffer, elle voudrait mordre mais son corps est plombé et ses muscles ne répondent pas. Elle hurle pourtant, elle hurle de toutes ses forces mais son esprit tétanisé ne sait plus guider que des gémissements pathétiques entre ses dents serrées.  Son esprit encaisse de plein fouet le choc syncopal de l’impuissance.

 

Malika, sidérée, abandonne. Elle prend ses ailes à son cou et s’enfuit, très loin à l’intérieur d’elle-même, au-delà de l’horizon. Elle livre en pâture, aux tentacules du Mâle, son corps inerte et confie son âme aux étoiles. Elle habite à présent une lumière sourde et chaude qu’aucun son ne trouble. Elle se laisse dériver aux confins de son Histoire, comme quand tout était encore liquide. Elle chaparde quelques rayons au soleil et esquisse des rêves et des Châteaux à la Pangloss sur l’écran de ses trous noirs. Quelque part au loin, cachés tout au fond de l’horreur, les quatre hommes s’amusent.

 

Ils accrochent, comme des lampions de fête, leurs préservatifs souillés après la lampe, la poignée de la porte, le montant du lit. Ils vident les tiroirs de sous-vêtements, dessinent de gros cœurs sur le sol avec les slips et les nuisettes. Ils accrochent une guirlande de soutiens-gorge entre le plafonnier et la tringle à rideau. Ils écrivent « t’es trop bonne » au dentifrice, sur le miroir de la salle de bains. Puis, arrivés au faîte de leur débandage, ils quittent enfin l’appartement, sans même claquer la porte.

 

Malika se lève bien avant le soleil qui d’ailleurs n’existe plus. Elle part sous la douche et quand elle n’en peut plus de ne pas réussir à se laver de la souillure des hommes, elle sort. Elle s’habille, elle range tout, elle nettoie tout. Sans une larme. De gestes mécaniques, sans se poser plus de questions ; elle est dans le déni. C’est dérangé, elle remet de l’ordre, c’est tout. Puis elle part au travail.

 

Elle a mal à la tête. Elle est sonnée. Elle a l’esprit ankylosé, l’âme et le corps ravagés d’ecchymoses. Mais rien de tout cela ne transparaît, aux yeux de ses collègues. Elle se caparaçonne dans ses vêtements de travail, puis entre dans la salle commune des résidants.

 

Kathie est une jeune fille souffrant de polyhandicap sévère. Elle est résidante permanente au Logis du Soleil depuis treize ans déjà. Depuis que l’on a découvert que son oncle et son beau-père abusaient d’elle depuis presque deux années pleines. Elle était alors âgée de huit ans. Malika est son éducatrice de référence. Kathie passe ses journées assise sur le canapé, les jambes repliées. Elle se balance d’avant en arrière en poussant des cris stridents. Elle explose parfois, des décharges agressives et violentes, surtout lorsqu’elle est frustrée ou que l’on tente de l’approcher de trop près. Mais ce matin, elle se fige dès que Malika referme la porte. Kathie et Malika s’observent. Ça dure des heures. Ou quelques secondes ?


Puis sans un son, Kathie se lève et fonce sur son éducatrice. Elle attrape la tête de Malika et la plaque sans ménagement contre son sein.

 

Elle se met alors à lui caresser les cheveux. Avec une douceur stupéfiante. Il n’y a, dans, cet être dément, plus aucune brusquerie, plus aucune gaucherie, mais quelque chose d’indéfinissable, d’apaisant. De l’amour ? On ne sait pas. Mais le temps s’ouvre soudain. C’est une grâce. Le présent s’enivre d’une bonté divine.

 

 

Alors seulement, Malika lâche prise. Elle pleure. La tête posée sur le sein de Kathie, tremblant comme une enfant, elle déverse d’un coup toutes les larmes de son corps.

 

 

06.01.2014

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Published by Esperiidae - dans Sillons d'exitences
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commentaires

MlleOpaline 21/01/2014 22:57


Je découvre votre univers et ce premier texte que je lis me bouleverse. Il est à la fois très bien écrit et générateur de sentiments multiples, pas tous agréables d'ailleurs, quand on le lit. Je
comprends la souffrance de Malika et vous l'avez particulièrement bien exprimée.

Esperiidae 27/01/2014 10:44



Bonjour Mlle Opaline,


 


Je me connecte après quelques jours d'absence et c'est avec plaisir que je découvre votre commentaire.  Je vous remercie de m'avoir partager vos sensations et sentiments que mon texte a
éveillés en vous. 


Bonne semaine à vous et au plaisir!



Alain 13/01/2014 11:26


Je me doutais que ma réponse ne te satisferait pas car je reconnais qu’elle était écrite rapidement, donc incomplète.


Tu as raison pour le rôle du père, il est important, mais pas suffisant. Je n’ai jamais connu mon père et n’ai pas versé dans ce type
de violence.


Les hommes et les femmes ne se connaissent pas encore suffisamment après des années de domination par l’homme. C’est un peu comme le
racisme : accepter la différence et considérer l’autre comme un égal. Et puis la tolérance…


Je cesse de t’embêter car c’est un long débat qui nous mènerait loin.


Je me souviens que la musique à la fin de la nouvelle de Jacques Prost donnait des frissons après la violence de ce texte.


A bientôt


 

Alain 11/01/2014 11:19


Cela me rappelle un texte terrible que tu avais lu de Jacques Probst. Tu parles souvent de ce crime qu’est le viol.


Le pouvoir ancestral de l’Homme écrase toujours la femme dans certaines parties du monde, même encore chez nous parfois. Au-delà des
pulsions du désir, il me semble que, souvent,  ces hommes craignent les nouvelles femmes modernes, intelligentes, sensibles, cultivées. Si elles les
dominaient dans leur virilité ? : sorte de castration…  Alors, il faut les humilier, les broyer, pour ne plus voir la force perçue dans
leurs regards. Puis les religions…


 

Esperiidae 13/01/2014 11:00



Le complexe de castration ne m’aide pas à comprendre
un tel acte, je le considère au contraire comme une excuse. Rien ne justifie le passage à l’acte. Je ne peux pas entendre ce qu’« ils » craignent ou pas, du moment où il y a passage à
l’acte violent et destructeur, je n’ai plus une once de début de commencement de tolérance. Aïe, ça y est, je suis en rogne... Je me reprends... La véritable cause à tout cela (le passage à
l’acte violent) n’est pas « les nouvelles femmes modernes, intelligentes, sensibles, cultivées » ni « et si elles les dominaient dans leur virilité » mais
bien une carence de la fonction paternelle. Osons se regarder en face. Si l’homme manque tant de confiance c’est qu’il n’a pas été « construit », comme il aurait dû l’être précisément
grâce à la castration. Le petit garçon (la fille aussi d’ailleurs, cela dit en passant...) DOIT être castré, symboliquement bien entendu, c'est-à-dire qu’il doit apprendre que sa mère n’est pas
(à) lui, qu’il doit apprendre à accepter qu’il ne peut pas « tout » avoir, qu’il n’est pas tout-puissant et qu’il peut vivre avec (et vivra même mieux !). On doit lui apprendre à
transformer tout cela et ça, c’est le rôle du Père (symbolique) et du père (réel, c’est à travers sa présence et son discours). Sacré bon dieu il serait grand temps qu’ils sortent de leur trou
ceux-là (oui bon d’accord, jeux de mots faciles...).


La négation des effets destructeurs de la carence de
la fonction paternelle, que l’on retrouve - principalement mais pas uniquement – dans la « normalisation » de la monoparentalité (1 famille sur 5), ne fait qu’accentuer le problème.
Comment remédier à cela ? C’est justement ce qu’il serait grand temps, pour les hommes comme pour les femmes, d’essayer d’inventer...


Après, oui, il y a les religions,
le viol comme arme de guerre, bref... de quoi alimenter des années de débats...  


 


Sinon, tu as bonne mémoire ! Le texte de Jacques Probst, en effet... Et j'en ai repris la musique de Luca pour mon "Jeu du
Taquin".


 


Je te réponds concernant l'enregistrement de tes textes cet après-midi . A tout bientôt donc. 


Amicalement.









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ou

LES SPASMES JE

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