Vendredi 15 août 2008

Nous avons débarqué il y a quatre jours dans ce petit village doux et paisible étalé dans de la forêt landaise. La maison dans laquelle nous séjournons est un magnifique oustaù traditionnel. Entre les poutres de chênes, les briques recouvertes d’un crépis gros grain blanc simule magnifiquement le torchis et confère au bâtiment une authenticité absolument charmante.  Son troisième pan en queue de palombe descend très bas, protégeant la façade des pluies d’ouest, et abrite notre chambre à coucher. Au centre du bâtiment s’épanouit la pièce principale, un immense salon où trône une énorme et magnifique cheminée de pierre parfaitement inutile en cette saison.

 

La propriété est immense. Sur le côté ouest du bâtiment s’étend une interminable chênaie qui frémit au moindre souffle. Au sud, une magnifique terrasse est aménagée à côté d’une piscine aux dimensions agréablement déraisonnables. Le soir, alors que nous rentrons de nos diverses escapades dans la région, nous nous y installons avec un petit verre de Clairet de Lisennes, que nous sirotons tranquillement après une baignade rafraîchissante. Au-delà de la piscine, un parc de gazon s'étale sur quelques dizaines de mètres, jusqu’à un petit étang bordé de jeunes saules pleureurs. Puis derrière, la chênaie reprend possession des espaces. Quelques canards s’ébattent dans l’eau foncée en cancanant joyeusement. Le matin, alors que nous petit déjeunons sur la terrasse, nous restons des heures à regarder leur théâtre ;  tantôt ils sortent de l’eau à la queue leu leu, s’en allant picorer quelques brindilles ou graines, s’offrant peut-être parfois quelques grillons en dessert. Tantôt, ils se chamaillent, courant en tout sens, finissant par se jeter à nouveau à l’eau. Tantôt, une canne, fière et digne, guide consciencieusement à travers les herbes ses trois petits rejetons jusqu’à l’eau.

 

Et en fin de journée, dans la douceur vespérale, alors que le soleil décline doucement à l’ouest, jetant à travers le feuillage de chêne  mille flammèches d’ambre sur la surface de l’eau, nous restons là, assis sous un pin au coin de la terrasse,  à contempler ce tranquille paysage.

 

Faut-il vous en décrire en davantage pour vous convaincre de la magie du lieu ? Je ne pense pas, mais ce que je vais vous conter ci-après vous remplira d’un doute légitime, et pourtant…

 

Il nous a été rapporté qu’au crépuscule, parfois, des animaux sauvages viennent s’abreuver à l’étang, ou brouter l’herbe fraîche qui l’entoure. Aussi voici quatre soirs que nous observons silencieusement l’étang dans l’espoir de voir apparaître quelque chevreuil, un renard, ou pourquoi pas, un sanglier, ou encore un cerf. Ce soir, nous nous sommes un peu approchés de l’étang, nous abritant dans la pénombre qu’offre un bosquet de jeunes pins, à quelques mètres de l’eau.

 

Les grillons entament leur dernier concert de la journée. Ils nous racontent avec nostalgie leur déception de ne pas savoir cymbaliser telles les cigales, leurs rivales du sud, pourtant leurs stridulations produisent sur l’âme d’égales vertus apaisantes. Sous un souffle léger l’eau de l’étang, que les canards ont déserté, miroite calmement. Les palmipèdes se dandinent un peu plus loin dans l’herbe folle en caquetant bruyamment.

 

Puis soudain, les grillons et les canards, comme alertés de concert, se taisent brusquement. Un vent chaud mais vigoureux se lève d’un coup, faisant frémir la chênaie qui s’agite follement, produisant un bruit étrange, comme du papier kraft que l’on froisse. Sous le souffle, les saules pleureurs gesticulent au bord de l’étang, comme pour chasser les intrus qui dérangeraient l’enchantement du future spectacle.   

 

Pressentant une imminente magnificence, j’intime à mon cœur l’ordre de mettre en sourdine ses battements et retiens mon souffle. Au loin dans le sous-bois une branche déchire la litanie du feuillage des chênes. Un renard ?  Un chevreuil ? Nous allons enfin voir apparaître un animal de la forêt, j’en suis à présent convaincue. Un cerf ? Peut-être aurons-nous droit à cette rare aubaine !

 

Tous les sens aux aguets, je prends une grande et silencieuse inspiration et laisse la fragrance humide venant de la forêt envahir mes poumons. Un mélange d’odeurs de bois, d’herbe mouillée, de vase et de résine de pins m’enivre délicieusement.

 

Encore un craquement, et soudain, je l’aperçois. Je distingue un pelage clair glisser entre les troncs des chênes. Une forme étrange, dotée de ce qui me semble être un long cou large. Peut-être bien un cerf. Je fixe l’orée de la forêt, résistant aux clignements d’yeux pour ne rien manquer du spectacle, et mes pupilles commencent à me brûler. Je me suis raidie dans mon transat, et je tends le cou en direction du bois aussi loin que je le peux sans tomber du siège. Le voilà alors qui émerge du bois. Dans la pâle lueur du jour qui s’éteint, sa forme se découpe presque clairement. Je n’en crois pas mes yeux. Je les ferme, longuement, comme pour chasser cette chimérique vision. Lorsque je les ouvre à nouveau, l’animal s’est un peu avancé et il n’est plus qu’à quelques pas de l’eau. Incrédule, je détaille alors sa physionomie. Quatre longues pattes fines et élancées supportent un corps parfaitement sculpté. Son pelage clair comme la praline semble pailleté d’or et scintille sous la clarté vespérale d’une façon totalement magique. Mais ce n’est pas cela qui est le plus prodigieux.

 

Et là lecteur, si tu n’es pas prêt à croire l’incroyable, quitte ces lignes et va-t-en lire quelques fades histoires anodines. Car ce que je vais décrire, à défaut de pouvoir être vérifiée sur-le-champ, doit être cru sur paroles.

 

La partie inférieure de la bête est déjà en elle-même somptueuse. Comme parfaitement ciselée dans un marbre italien, la musculature de l’animal ondule à chaque mouvement sous son pelage soyeux. Puis, vissé sur ce corps parfait, un tronc humain s’érige. Remontant le torse, le pelage disparaît doucement, laissant place à une peau soyeuse et transparente. Sa poitrine,  idéalement sculptée ressemble aux torses des statues grecques et sur un coup épais est posée une tête d’une beauté olympienne. Les traits de son visage semblent avoir été modelés dans une argile céleste par les mains d’une divine déesse. Sous un nez symétrique et harmonieux, sa bouche offre des courbures d’une sensualité exceptionnelle. Des lèvres foncées ni trop charnues ni trop fines, dessinées par un pinceau de maître. Si les yeux sont les fenêtres de l’âme alors les siens offrent une vue sur un paysage d’une splendeur ineffable, si somptueux que la réduction du langage empêche de le décrire. Les pupilles d’un brun clair comme de l’ambre dansent dans le lac blanc nacre de la sclère. Sa longue et soyeuse chevelure blonde auréole l’harmonie de ce visage et dégouline en ondoyant sur ses robustes épaules telle une rivière d’Or.

 

L’animal, enfin... la créature s’avance doucement vers l’eau, et tendant ses bras robustes, puise en l’écrin de ses mains d’un geste raffiné une ration d’eau qu’il remonte doucement à sa bouche. 

 

Quelques gouttelettes du liquide transparent s’échappent de leur délicieux récipient charnel et s'écoulent sur le torse de l’être, perles brillantes sous la pâleur des rais du soleil mourant.

 

Je reste là, rigide et statique, stupéfaite et totalement ensorcelée par cette apparition quand soudain l’être tourne légèrement sa tête dans ma direction. Le vent a tourné et peut-être a-t-il surpris l’odeur suspecte de notre présence. Il dépose alors sur moi son regard mordoré. D’une caresse délicate il capture mon regard et l’emporte durant quelques instants dans l’univers ambré et chatoyant du sien. Je me laisse couler dans ce miel sucré, enivrée par la suavité qu’il recèle. Une larme s’échappe de mes yeux et chatouille ma joue en traçant son sillage.

 

L’animal alors, comme longeant en équilibriste le fil tendu du regard qui nous uni, s’avance lentement vers moi. Ses geste son si gracile qu’il semble plus flotter que marcher. Il est a présent à quelques centimètres de moi. Plus rien d’autre n’existe que sa présence qui a envahi tout mon être. Il ne semble pas effrayé, mais plutôt complètement intrigué par ma personne, comme si c’était la première fois qu’il voyait un être doté d’un corps inférieur aussi étrange…

 

Dans un geste délicat, il tend sa main vers moi, paume ouverte, les doigts légèrement recourbés. Il n’est maintenant plus qu’à un centimètre de mon visage et je sens la chaleur de sa main embraser ma joue. Je ne sais ce qu’il veut, ni ce qu’il va faire, mais je me sens si apaisée par sa douceur que je ne ressens aucune crainte. Il approche encore de mon visage jusqu’à le toucher. Sa caresse m’envahit d’un torrent de bien-être et je sens mon cœur bondir en ma poitrine, alors qu’en mes entrailles, un volcan éclate. 

 

Je sens son doigt glisser délicatement sur ma peau. Je comprends alors qu’il récupère par ce geste une des  perles que mes yeux distillent.

 

Il retire alors doucement sa main, une petite gouttelette posée sur le bout de son doigt, qu’il observe un instant avec étonnement.

 

Son visage est impassible, invariablement noyé dans la plénitude. Il approche doucement le doigt de son nez et hume ma larme en fermant les yeux, comme pour mieux se concentrer, ou laisser quelque parfum subtil le pénétrer, puis l’approche de sa bouche. Il dépose alors sur sa langue rose la minuscule perle d’eau.

 

Son visage semble alors soudain s’ouvrir. Ses yeux m’envoient une rivière de soleil qui dégouline sur mon cœur, arrosant mon jardin intérieur d’une exquise chaleur. Et sa bouche s’éclot alors en un magnifique sourire, découvrant un collier de perles d’une blancheur éblouissante.

 

Puis dans une volte-face rapide, souple et aérienne et s’éloigne en direction de la forêt sans se retourner. L’obscurité l’avale et il disparait sans un bruit.

 

Je reste quelques minutes  encore absorbée par la délicieuse torpeur dans laquelle m’a plongé cette expérience. La nuit a à présent tout envahi et la lune a pris le relais du soleil, chamarrant la surface ondoyante de l’étang de sa pâle lumière blanchâtre. 

 

A l’horizon les chênes se découpent en ombres chinoises, scellant leur secret.

 

Réajustant ma réalité avec celle du monde qui m’entoure, je me tourne alors vers mon mari, assis à ma droite sur un transat identique au mien. Je le surprends dans une pudeur toute masculine essuyant l’émotion qui noie ses yeux. Il ne l’avouera jamais, mais parce qu’il y a des choses que l’on ne peut cacher à une femme, je sais que ce soir, il vient également de tomber passionnément amoureux de cet apparition céleste.

 

 

 

 
Je pose ma main sur le bras de mon compagnon  et nous nous sourions, honorant par notre silence le délicieux secret que la forêt vient de nous partager. Un voile de tristesse et de mélancolie embrume un peu mon cœur à l’idée que je ne reverrai certainement jamais ce centaure sylvestre, mais il restera en ma mémoire l’empreinte indélébile de cet instant.

par Esperiidae publié dans : Proses et autres petites histoires fantastiques
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Dimanche 27 juillet 2008

Voici venu l'heure des vacances !

Je pars m'égarer l'esprit quelques temps

A bientôt

par Esperiidae
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Mercredi 23 juillet 2008

Désert de sable


Poussière d’éther
Désert des heuts d’hier
Mon cœur
S’effleure
Aux quatre coins, senteurs
De la Rose des vents

Poussière de vers
Dessert des heures d’hiver
Mon âme
S’étame
Aux quatre coins, diaphanes
De la Rose du temps

Sous son burnous d’azur
Le sable d’Or
Réveille
Soleil
Mon désir d'aventure

par Esperiidae publié dans : Plumes d'éther
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Mardi 22 juillet 2008

Un cœur qui bat

qui s'ébat

se débat

 

qui cogne, coule

et roucoule

 

qui s'orage ou s'éclaire

ou se terre à taire

 

Un cœur qui

d’émois

se bat

pour toi

par Esperiidae publié dans : Od'amour
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Lundi 21 juillet 2008

                 
Entre la pluie de feuilles
Et les giboulées de soleil
L’ombre du silence
Me souffle le chemin

par Esperiidae publié dans : Plumes d'éther
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Jeudi 17 juillet 2008

Où le vent du plaisir

Mire

Myrrhe

Cadence le désir

 

La brume de l'aurore

Dense

Danse

Des accords, des « encore »

 

Et tout pendant qu’en chair

S’éclate la chimère

 

Entre les aubépines

Coquine

L’eau tantrique désir

Exsude le plaisir

 

De l’âme

 

Pour qu’éclosent aux cymes

Sublime

Les perles de l’Or hors
De l'au-delà des coprs

par Esperiidae publié dans : Plumes d'éther
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Jeudi 26 juin 2008
par Esperiidae publié dans : Plumes d'éther
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Lundi 16 juin 2008

Depuis de longues semaines, s'empreinte dans le sable d'une plage de Bretagne, l'impatience d'une épouse, qui longe chaque soir la berge, scrutant l'horizon, appelant du regard cet homme qui, un matin de juillet, s'en est allé toutes voiles au vent, affronter en destin son besoin d'évasion.


Elle connaissait le destin des épouses de matelots. Elle avait grandi en regardant sa mère attendre son marin, et savait le chagrin d'espérer le retour d'un père dont elle n'arrivait plus à se souvenir du visage. Aussi, dans ses prières, avait-elle demandé en Prince; un jardinier qui saurait inventer pour elle des roses sans épines; un charpentier, qui construirait pour eux une maison de bois dur où épanouir leur famille; ou encore un poète, qui  de mots et de rimes, lui érigerait une tour au confins des étoiles. Oui, un poète, qui a coups de rimes…mais, pas, jamais, un marin, car c'est à coups de rames, qu'ils construisent leurs tours, en traçant sur les eaux le sillon de l'absence.


Mais est-ce parce que la douleur se rapporte aux souvenirs, qu'elle est si irrésistiblement attirante, et donne cette impression vive, paradoxale, atrocement exaltante, d'être en vie ? Quoi qu'il en soit ce soir-là elle s'oublia dans ses yeux, quand elle vit voler dans ce regard le cygne d'arcanes enivrants. Quand elle sentit en lui cette avidité de liberté, de découvertes, d'aventures, elle tomba dans le gouffre qu'avait laissé en elle un passé refoulé.


Envoûtée par le sortilège du temps, une vague d'émotions lui apportait enfin l'homme qu'elle avait attendu tout sa vie. S'échouait sur sa plage un marin aux yeux rêves. Elle tomba sous le charme de son propre démon.


Mais en oiseau blessé, elle conservait en ailes les cicatrices de l'abandon, et quand il lui demanda un enfant, elle le lui refusa. Elle récusait que ce soit un matelot qui la fasse devenir mère. Etait-ce en cela une tentative pour conserver sa vie, que de refuser d'être pour l'homme ce dont il vénère le plus ? N'être qu'un naître ? Mère… rien qu'un mot, un écho, une consonance, qui donne la vie….ou qui la prend ?


Eperdue dans son trouble, abîmée par l'évent de ses souffrances, le cœur en cendres elle se plia à tous les autres caprices de son marin déçu.


Mais quand ce soir-là, alors qu'au dehors la pluie battait les fenêtres et que le vent saccageait l'océan, il s'approcha d'elle et lui déclara son besoin de partir…


Propices aux tourments, l'atmosphère se chargea d'insuffler à chacun l'énergie de combattre. D'agacements en reproches, il leva son attaque; de cris stridents en blâmes, elle érigea la sienne. De répliques en réfutations, il dressa sa défense; d'objections en indignations, elle éleva la sienne. Rythmé par le déluge qui mugissait au dehors la dispute s'attisait. Les jours qui suivirent ajustèrent le conflit, et de leurs algarades s'ensuivit le départ de son mari marin.


Alors que le limon s'écoule immuablement dans sa clepsydre, le temps assèche les larmes sur les joues de la femme du marin, mais ne sèche pas le sang qui suinte de son cœur affligé.


C'est pour ça que depuis de longues semaines s'empreinte dans le sable d'une plage de Bretagne…

par Esperiidae publié dans : Proses et autres petites histoires fantastiques
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Vendredi 13 juin 2008
par Esperiidae publié dans : Plumes d'éther
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Mercredi 11 juin 2008
par Esperiidae publié dans : Plumes d'éther
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander

Copyright

poèmes protégés

 

 

 

 

Présentation

Derniers Commentaires

Calendrier

Août 2008
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31
             
<< < > >>

Musique

  

Créer un Blog

Recherche

Visiteurs

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus